Michel crispa les mâchoires. Sa main eut un tressaillement brusque, presque malgré lui, comme si elle cherchait quelque chose à saisir, quelque chose à frapper. Mais il se contint. Sans ajouter un mot, il tourna les talons et traversa le couloir, droit vers la chambre de sa mère.
Élise demeura près de l’entrée. Ses doigts tremblaient. Tout son corps lui semblait rempli de plomb, d’un plomb glacé, pesant, qui l’empêchait de bouger. Elle s’adossa au mur et ferma les paupières.
Jusqu’à quand cela pouvait-il durer ? Combien de temps encore fallait-il encaisser, plier l’échine, se taire ?
Un souvenir lui revint, net et douloureux : le jour où elle avait vu Michel pour la première fois. Le marché, la boue d’automne, les sacs trop lourds qu’il l’avait aidée à porter jusqu’à l’arrêt. Il souriait largement, avec ce sourire de garçon qui semblait tout promettre. Ses yeux brillaient alors d’une sincérité vivante. « Je ne laisserai personne te faire du mal », lui avait-il dit ce jour-là, avant de déposer un baiser sur son front, au moment de se quitter.
Où était passé cet homme ? À quel endroit s’était-il perdu ?
Depuis la chambre, la voix assourdie de Michel lui parvint. Il disait quelque chose à sa mère. La vieille femme répondit d’un ton faible, plaintif. Élise ne distinguait pas les paroles, mais l’intonation suffisait : sa belle-mère se lamentait. Comme toujours.
Elle retourna dans le salon et éteignit la télévision. Puis elle s’assit sur le canapé, les yeux fixés sur ses mains. Elles étaient sèches, marquées de veines saillantes. Ses doigts, rougis par la lessive, l’eau, les produits ménagers, paraissaient plus vieux qu’elle. À l’annulaire brillait encore son alliance, fine, usée par les années.
Encore combien de temps ?
La porte de la chambre de Danielle s’ouvrit enfin. Michel réapparut, le visage fermé, sans la moindre expression.
— Elle était vraiment mouillée, dit-il. Je l’ai changée.
Élise hocha simplement la tête. Elle n’avait plus la force de discuter.
— Écoute… reprit-il en se raclant la gorge. Peut-être qu’il faudrait vraiment modifier quelque chose. On pourrait engager une aide-soignante. Je vais voir comment on peut s’arranger financièrement…
Elle leva les yeux vers lui. Dans ses paroles, il n’y avait ni excuse ni compréhension. Seulement la volonté de régler un problème, vite, proprement, de façon à ne plus avoir à y penser.
— Réfléchis-y, répondit-elle d’une voix brève.
Michel resta planté là encore quelques secondes, comme s’il attendait autre chose. Comme rien ne venait, il se dirigea vers la porte.
— Je vais au garage. Je rentrerai tard.
La porte claqua derrière lui. Élise se retrouva seule.
Dehors, l’hiver tissait ses dentelles blanches sur les vitres et les rues. La ville s’était apaisée sous son manteau de neige. Et dans ce silence ouaté, dans cette blancheur muette, une certitude s’imposa soudain à elle : quelque chose devait changer. Il le fallait.
Elle ignorait seulement encore quoi.
Le lendemain matin, c’est la sonnette qui la tira du sommeil. Un carillon strident, insistant, répété avec une obstination qui ne laissait aucun doute : la personne derrière la porte n’avait pas l’intention de partir. Élise jeta un regard à l’horloge. Sept heures. Michel était déjà parti travailler, sans la réveiller. Comme d’habitude.
Elle enfila une robe de chambre à la hâte et se précipita vers l’entrée. Par le judas, elle reconnut aussitôt la silhouette de Laurence, la sœur de sa belle-mère : une femme trapue, aux cheveux teints d’un roux agressif, avec cette expression perpétuellement mécontente qui semblait lui coller au visage.
— J’arrive, j’arrive…, murmura Élise en tirant le verrou.
Laurence entra dans l’appartement comme une rafale, sans même dire bonjour. Derrière elle s’engouffra sa fille, Manon, trente ans à peine, mais l’air déjà plus âgé, les traits durs et les yeux mauvais.
— Où est Danielle ? lança Laurence d’un ton autoritaire, tout en retirant son manteau de fourrure dans le couloir pour le jeter sur la commode.
— Elle dort encore. Elle a été mal toute la nuit, alors je lui ai donné un somnifère…
— Un somnifère ?! Laurence joignit les mains avec indignation. Tu es devenue complètement folle ? On ne donne pas ce genre de dose comme ça ! Tu n’es pas médecin !
Élise déglutit. Au fond d’elle, quelque chose recommençait déjà à bouillir : cette même colère qu’elle avait appris à enfouir très bas pour éviter d’exploser.
— C’est le médecin qui l’a prescrit. J’ai l’ordonnance…
— Montre-la-moi.
Manon ricana, d’un petit rire aigu, presque enfantin, mais répugnant. Sans demander la permission, elle se dirigea vers la cuisine et se mit aussitôt à ouvrir les placards.
— Eh bien, ce n’est pas très propre ici. Même la vaisselle est encore sale…
— Elle date d’hier soir, se défendit Élise, tout en sachant parfaitement qu’elle n’avait pas à se justifier. Je ne me suis couchée qu’à deux heures du matin, je n’ai pas eu le temps de…
— Pas eu le temps ! répéta Laurence avec mépris. Et pendant ce temps-là, Danielle reste couchée, malade, trempée ! Michel m’a appelée hier, il m’a tout raconté. Il dit que tu es devenue franchement insolente. Madame regarde la télévision pendant que sa mère est en train de mourir !
— Ce n’est pas vrai…
— Ne me réponds pas ! Laurence s’approcha d’elle, et Élise sentit l’odeur de son parfum bon marché, lourd, écœurant. Ça fait longtemps que je vois comment tu traites ma sœur. Depuis le début, je l’ai compris. Tu ne l’aimes pas. Pour toi, elle n’est qu’un fardeau !
— Cela fait trois mois que je m’occupe d’elle ! Jour et nuit !
— Tu t’en occupes mal, intervint Manon depuis la cuisine, la bouche pleine de quelque chose.
Élise comprit avec horreur qu’elle avait trouvé la tourte de la veille et qu’elle s’en empiffrait déjà, sans même prendre la peine de la réchauffer.
