« Ma mère est en train de mourir, et toi, ça ne te fait ni chaud ni froid ! » tonna Michel, le visage cramoisi et la voix sourde

Cette indifférence lâche est profondément révoltante.
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— Va tout de suite faire la toilette de ma mère ! Elle a besoin qu’on s’occupe d’elle, et toi, tu restes là à fixer la télévision ! grogna son mari.

— Alors ? Pourquoi tu demeures plantée comme une statue ? Tu m’entends, oui ou non ?

Élise sursauta. La voix de Michel lui heurta les oreilles comme une porte claquée dans une pièce silencieuse. Elle détacha les yeux de l’écran, où l’héroïne du feuilleton pleurait sur un amour brisé, et découvrit son mari : le visage cramoisi, les cheveux en bataille, cette ride profonde et familière entre les sourcils.

— Va laver ma mère, maintenant ! Elle ne peut plus se débrouiller seule, et toi, tu passes ton temps devant tes séries ! répéta-t-il d’une voix sourde, en arrachant sa vieille veste du portemanteau.

Dehors, l’hiver tourbillonnait. La neige tombait dru, obstinée, collant aux vitres en flocons lourds et humides. La nuit était venue tôt, comme toujours en janvier, et les fenêtres éclairées des immeubles voisins semblaient répandre une lumière trop jaune, presque orangée, comme si, derrière ces murs étrangers, des cheminées brûlaient et des gâteaux doraient au four.

Élise se leva lentement du canapé. Ses jambes étaient engourdies : elle était restée assise ainsi depuis quarante minutes, peut-être davantage. Dans la pièce flottait une odeur d’oignon frit, mêlée à autre chose. Une senteur d’hôpital ? Non. Plutôt celle de la vieillesse. Depuis quelques mois, sa belle-mère portait cette odeur avec elle.

— Je viens juste de sortir de sa chambre, répondit-elle à voix basse. J’ai changé les draps, je lui ai donné ses médicaments…

— Bien sûr, tu as changé les draps, ricana Michel en l’imitant. Alors pourquoi m’a-t-elle téléphoné pour se plaindre que personne ne venait la voir ? Pourquoi est-elle couchée dans l’humidité ?

— Michel…

— Ne m’appelle pas comme ça ! Ma mère est en train de mourir, et toi, ça ne te fait ni chaud ni froid ! Tout ce qui t’intéresse, ce sont tes feuilletons !

Élise serra les poings. Une chaleur désagréable monta en elle, comme si de l’eau se mettait à bouillir dans sa poitrine. Elle aurait voulu lui hurler qu’elle ne dormait plus correctement depuis trois mois, qu’elle se levait même la nuit pour s’occuper de la vieille femme, qu’elle lavait les draps tous les jours, qu’elle ne se souvenait même plus de la dernière fois où elle était sortie sans raison, autrement que pour aller au magasin ou à la pharmacie. Elle aurait voulu lui dire que sa propre existence avait disparu quelque part, dissoute dans ces journées toutes semblables, jumelles et sans fin.

Mais elle ne dit rien.

Michel enfilait déjà ses bottes, prêt à partir. Où donc ? Au garage, sans doute. C’était là qu’il se réfugiait chaque fois qu’il était furieux. Là-bas, il avait son univers à lui : des vis, des écrous, des réparations interminables sur une voiture qui ne démarrait jamais. C’était son espace de liberté. Minuscule, imprégné d’huile et de tabac, mais à lui.

— Vas-y, lança Élise. Cours donc t’occuper de ta mère.

Il se retourna. Quelque chose de nouveau traversa son visage. Pas de la colère. Plutôt… de la stupeur, peut-être.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

— Tu as très bien entendu. Vas-y toi-même. Lave-la toi-même, puisque, d’après toi, je fais tout de travers. J’en ai assez.

Ces mots, « j’en ai assez », sonnèrent étrangement. Trop simples pour contenir ce qui remuait en elle. La fatigue, c’est quand on reste debout trop longtemps ou qu’on rapporte des sacs trop lourds. Ce qu’elle ressentait, c’était autre chose : comme si quelqu’un lui aspirait lentement l’air des poumons, jour après jour, jusqu’à la laisser presque vide.

Michel restait près de l’entrée, le visage de plus en plus sombre.

— Tu es devenue complètement insolente, dit-il. Complètement. Tu crois avoir le droit de me dire ce que je dois faire ? Dans ma propre maison ?

— Ta maison ? Élise fit un pas vers lui. Michel, cela fait vingt-trois ans que je vis ici. Vingt-trois ans ! Ta mère ne m’a jamais aimée, et tu le sais parfaitement. Elle a toujours répété que je n’étais pas assez bien pour toi, que tu aurais pu trouver mieux.

— Et alors ? Elle est vieille, malade…

— Elle était déjà comme ça à trente ans. Et à quarante aussi. Elle a toujours été ainsi. Seulement toi, tu ne voulais pas le voir, parce que tu es son fils.

Michel s’avança, dominant Élise de toute sa taille. Elle sentit son eau de Cologne, bon marché, agressive. La même odeur qu’il y avait vingt ans, lorsqu’ils venaient de se marier.

— N’ose pas parler de ma mère sur ce ton.

— Sinon quoi ? répliqua-t-elle, une pointe de rage dans la voix. Qu’est-ce que tu vas faire, Michel ? Me frapper ? Me mettre dehors ?

Le silence tomba. Au-dehors, le vent hurlait, poussant des tourbillons de neige entre les immeubles. Quelque part en bas, une porte d’entrée claqua dans la cage d’escalier, puis quelqu’un éclata de rire ; les sons se diluèrent aussitôt dans l’obscurité hivernale.

— Je ne te reconnais plus, murmura son mari. Qu’est-ce que tu es devenue ?

Élise esquissa un sourire sec, sans joie.

— Moi ? Regarde-toi plutôt. Quand m’as-tu demandé pour la dernière fois comment j’allais ? Quand t’es-tu intéressé à ce que je ressentais ? Une seule fois, au moins, pendant tous ces mois ? Tu rentres, tu manges le dîner que j’ai préparé, tu attends que tout soit propre et prêt, puis tu files à ton garage. Ou bien tu t’installes devant la télévision pendant que moi, je me débats avec ta mère.

— Je travaille ! C’est moi qui rapporte l’argent !

— Et moi, alors, je me repose ici ? Je suis en vacances, peut-être ?

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