Il ne savait visiblement pas encore s’il devait se mettre en colère ou se taire.
— Tu aurais pu au moins… commença-t-il.
— Laurent, le coupa Catherine. Il faut que je te dise quelque chose. Calmement. Sans scène. Je ne suis pas contre ce mariage. Je ne refuse pas d’aider. Mais ce que Caroline et toi avez imaginé, ce n’était pas une demande d’aide. C’était autre chose.
Il ne répondit pas. Il fila vers la cuisine, où il fit claquer la bouilloire avec une brusquerie inutile.
Catherine, elle, retourna dans le salon et rouvrit son ordinateur. Le contrat de location était toujours là, en attente. L’appartement de la rue de la Rivière. Quatrième étage. Vue sur le parc.
Elle fixa l’écran, mais ses pensées revinrent au regard de Philippe Lambert, à ce dernier regard jeté depuis le seuil. Quelque chose, dans cette manière de l’observer, sonnait faux. Ce n’était ni de la colère ni du ressentiment. C’était plus froid que cela.
Cet homme sait quelque chose, pensa-t-elle. Ou bien il prépare quelque chose.
Son doigt resta suspendu au-dessus du pavé tactile.
Une fois encore, elle ne valida rien.
Désormais, une autre question s’était imposée à elle : pourquoi Philippe Lambert était-il resté silencieux pendant tout ce temps ? Il était intelligent, attentif, manifestement pas timide, et pourtant il n’avait presque rien dit. Il s’était contenté de regarder, d’écouter, d’enregistrer.
Dans quel but ?
La réponse arriva d’une façon inattendue, et surtout pas par la personne qu’elle aurait imaginée.
Trois jours après la visite de Caroline Roussel, une inconnue écrivit à Catherine Dupont. Le message était bref, sans formule inutile : « Vous êtes l’épouse de Laurent Dumas ? J’ai besoin de vous parler. C’est important. »
Catherine relut ces mots plusieurs fois. Puis elle répondit simplement : « Je vous écoute. »
Elles se donnèrent rendez-vous dans un petit café de la rue Mayakovski, un endroit étroit avec des tables en bois et une odeur de cardamome dans l’air. La femme s’appelait Lucie Denis. Trente-deux ans, une voix basse, les mains posées bien à plat sur la table, avec cette application sérieuse qu’on a devant un examinateur. Elle travaillait comme comptable dans la société où Philippe Lambert occupait officiellement le poste de directeur commercial. Et elle avait des informations.
Philippe Lambert ne cherchait pas seulement un lieu pour organiser une noce. Il cherchait des personnes par l’intermédiaire desquelles faire passer plusieurs opérations fictives. Sur le papier, tout devait ressembler à des règlements ordinaires : prestations de traiteur, location de matériel, services liés à la réception. L’argent devait ensuite transiter vers l’entreprise de son frère, puis repartir ailleurs. Une mécanique simple, presque invisible. Il ne manquait que des parents crédules, dotés d’un peu d’argent et, idéalement, d’un bien immobilier.
Lucie parlait sans emphase, sans théâtralité, consultant parfois son téléphone pour vérifier une date ou un détail. Catherine l’écoutait en buvant son café. Elle ne ressentait ni panique ni véritable surprise. Seulement cette sensation étrange, presque calme, qu’on éprouve lorsqu’on devine depuis longtemps qu’une chose est fausse et qu’on obtient enfin la preuve qu’on n’était pas folle.
— Pourquoi me raconter tout cela ? demanda Catherine.
Lucie Denis resta silencieuse quelques secondes.
— Parce qu’il a fait la même chose à ma sœur l’année dernière. Elle a perdu deux mille euros, et pendant six mois, elle n’a presque plus réussi à sortir de chez elle.
Catherine rentra en début de soirée. Laurent Dumas était installé sur le canapé, devant la télévision, dans cette posture détendue, familière, presque domestique, qui lui avait longtemps semblé rassurante. Elle retira ses chaussures, suspendit sa veste, traversa le salon et s’assit dans le fauteuil en face de lui.
— Laurent, est-ce que tu étais au courant du montage de Philippe ?
Il ne répondit pas tout de suite. D’abord, il baissa le volume du téléviseur. Ensuite seulement, il tourna les yeux vers elle. Et dans ce regard, Catherine lut tout ce qu’il ne disait pas. Pas de culpabilité franche. Pas de peur non plus. Plutôt une lassitude contrariée, l’agacement d’un homme surpris dans une faute qu’il jugeait mineure.
— Catherine, tu recommences à inventer des histoires.
— Non, dit-elle. J’ai rencontré quelqu’un qui connaît les détails. Les documents, les montants, la méthode. Ce ne sont pas des inventions.
Il se leva et fit quelques pas dans la pièce.
— Philippe est un type correct. Caroline l’aime. Toi, de toute façon, tu n’as jamais accepté ma famille…
— Laurent.
Elle prononça son prénom doucement, mais cela suffit à l’interrompre.
— Je ne vais pas discuter, poursuivit-elle. Je veux seulement te le dire clairement : je demande le divorce.
Dans un coin du salon, la télévision continuait à murmurer. Dehors, une voiture klaxonna. La vie poursuivait son cours, parfaitement indifférente à ce qui venait de se produire entre ces murs.
Laurent resta longtemps sans parler. Puis il demanda :
— À cause du mariage ?
— Non, répondit Catherine. Le mariage, c’est seulement la dernière chose que j’avais besoin de voir.
Le divorce prit quatre mois. Pas quatre mois de scandales ni de cris, simplement quatre mois interminables. Avocat, dossiers, partage des biens, signatures. À plusieurs reprises, Laurent tenta de provoquer une conversation, d’expliquer, de revenir en arrière, de renégocier le passé. Mais chaque fois, il se heurta au calme compact, infranchissable, que Catherine avait dressé en elle le jour même de cette rencontre au café de la rue Mayakovski.
Caroline Roussel épousa tout de même Philippe Lambert. La cérémonie eut lieu discrètement, en petit comité, sans fête somptueuse et sans l’argent des autres. Le montage avait-il échoué ? Philippe avait-il préféré ne pas prendre le risque ? Catherine ne le sut jamais vraiment. Elle l’apprit par hasard, par une connaissance commune, et cela ne souleva presque rien en elle. À peine un soulagement léger, presque physique.
En juin, elle loua l’appartement de la rue de la Rivière.
Le déménagement fut réglé en une seule journée. Elle découvrit qu’elle possédait moins de choses qu’elle ne l’aurait cru — ou peut-être n’avait-elle emporté que ce qui lui appartenait vraiment. Quelques cartons, deux valises, son plaid préféré, celui que Laurent et elle avaient acheté autrefois sur un marché à Nice. Le plaid, elle l’avait gardé. Le souvenir du marché, non. Il était resté là-bas, dans l’ancien appartement, avec le canapé et sept années de vie commune.
Le nouveau logement l’accueillit avec son silence et une odeur de peinture fraîche. Quatrième étage, hauts plafonds, vue sur le parc : exactement comme elle se l’était imaginé.
