« Tu es devenue sourde ou quoi ?! Je te parle d’un mariage ! Chez nous ! Dans un mois ! » lança Laurent Dumas depuis le seuil, les sacs de courses à la main, exigeant que Catherine renonce à son déménagement imminent

Cette imposition familiale odieuse brise une paix fragile.
Histoires

Un mois, songea Catherine Dupont. Il me reste un mois.

Elle ignorait encore que Philippe Lambert traînait des dettes. Elle ne savait pas non plus que la société de traiteur soigneusement glissée dans le dossier de Caroline Roussel appartenait au cousin de celui-ci. Et elle n’avait pas la moindre idée que les « environ quarante invités » annoncés avec désinvolture étaient, en réalité, soixante-deux.

Mais elle finirait par l’apprendre. Et beaucoup plus vite qu’elle ne l’aurait voulu.

Tout commença par un tableur.

Caroline le lui envoya le dimanche matin, à sept heures quarante-cinq, à cette heure indécente où les gens raisonnables dorment encore. Le fichier s’intitulait « Budget mariage ». À l’intérieur, tout était rangé, chiffré, ventilé : les fleurs, le traiteur, la location du matériel, la décoration, le photographe. En bas de la page figurait le total : 3 800 €. Et juste à côté, dans la colonne suivante, une répartition avait déjà été inscrite : « Laurent et Catherine — 50 % ».

1 900 €.

Assise dans la cuisine, une tasse de café à la main, Catherine fixa l’écran de son téléphone. Derrière la cloison, Laurent Dumas dormait encore. Elle termina son café, posa la tasse dans l’évier, retourna dans la chambre et s’habilla avec précaution, sans faire grincer un tiroir ni claquer une porte. Puis elle sortit.

Il lui fallait du silence. Un vrai silence, sans voix autour d’elle, sans explications, sans pression.

Elle marcha jusqu’aux quais. À cette heure-là, il n’y avait presque personne : quelques joggeurs, un vieil homme avec son chien. Catherine avançait lentement, les yeux posés sur l’eau, mais ce n’était pas l’argent qui occupait ses pensées. L’argent n’était qu’un symptôme. Ce qui la frappait, c’était le mécanisme lui-même, celui qui s’était installé au fil des sept dernières années : d’abord une petite demande, presque rien ; puis une faveur un peu plus grande ; puis, à force, une habitude qu’on ne discutait même plus. Et à un moment donné, sans qu’elle sache exactement quand, Catherine avait cessé d’être une personne dans cette histoire.

Elle était devenue une ressource.

Une ressource calme, pratique, disponible. Une ressource qui ne protestait pas.

Vers dix heures, elle rentra. Laurent était déjà dans la cuisine, assis devant son thé, le téléphone à la main.

— Tu as vu le tableau ? demanda-t-il sans lever les yeux.

— Oui.

— Alors ? Pas mal, non ? Caroline a vraiment tout détaillé.

— Très détaillé, en effet, répondit Catherine.

Elle se servit un verre d’eau, puis prit place en face de lui.

— Laurent, nous ne paierons pas 1 900 €.

Il releva enfin la tête. Il la regarda comme si elle venait de prononcer une phrase dans une langue qu’il ne comprenait pas.

— C’est quand même son mariage. Ça n’arrive qu’une fois dans une vie.

— Tu m’as déjà servi cet argument. Maintenant, écoute-moi. Catherine posa les mains sur la table, sans geste brusque, sans effet dramatique. Je ne financerai pas la fête de quelqu’un d’autre. Si tu veux offrir de l’argent à ta sœur, tu peux le faire avec ta part à toi. Mais le budget du foyer, non.

Laurent resta silencieux quelques secondes. Puis il articula, lentement, avec cette insistance qui ressemblait déjà à un reproche :

— Tu te rends compte de l’image que ça donne ? De ce que les gens vont dire ?

— Quels gens, Laurent ?

Il ne répondit pas. Il se leva, quitta la cuisine et passa dans l’entrée. Une minute plus tard, Catherine entendit sa voix, basse, au téléphone. Il appelait Caroline.

Caroline arriva après le déjeuner. Cette fois, elle n’avait pas apporté son dossier, mais son visage suffisait : elle avait l’air d’une personne convoquée à des négociations cruciales. Philippe, lui, demeura une fois de plus dans l’entrée. Debout, les yeux rivés sur son téléphone, il jouait à l’homme absent.

— Catherine, commença Caroline en s’installant sur le canapé, avec l’assurance de quelqu’un qui a préparé son discours, je sais que la somme paraît élevée. Mais regarde bien : c’est le strict minimum. On a déjà coupé partout où on pouvait.

— J’ai vu le tableau, dit Catherine.

— Alors tu comprends qu’on ne peut pas descendre plus bas. Le traiteur est presque confirmé, le photographe aussi…

— Attends une seconde, Caroline.

Catherine l’interrompit doucement, mais avec assez de fermeté pour que l’autre se taise.

— Je voudrais vérifier un point. La société de traiteur, c’est bien « Goût et Format » ?

Caroline se raidit à peine. Juste assez pour être trahie.

— Euh… oui.

— Le propriétaire s’appelle Xavier Garcia. C’est le cousin de Philippe, n’est-ce pas ?

Le silence qui suivit s’étira longuement. Dans l’entrée, Philippe cessa soudain de faire semblant de s’intéresser à son téléphone.

— Comment tu… commença Caroline.

— Je me suis renseignée, répondit simplement Catherine. Avant de dépenser 1 900 €, j’aime savoir où va l’argent. C’est plutôt normal. Et tant que j’y étais, j’ai comparé les tarifs. Pour soixante personnes, trois autres prestataires proposent le même niveau de service pour deux fois moins cher.

— On les a choisis parce qu’on leur fait confiance, répliqua Caroline, et une pointe dure apparut dans sa voix.

— Je comprends. Mais moi, je ne leur fais pas confiance.

Catherine se leva, alla jusqu’à la fenêtre, puis se retourna vers eux.

— Je suis prête à aider pour l’organisation. Je peux donner du temps, de l’énergie, coordonner certaines choses. Mais de l’argent, non. Ni 1 900 €, ni 900 €, ni 500 €. Et si vous l’avez oublié, accueillir le mariage dans notre appartement est déjà un cadeau.

Caroline tourna les yeux vers son frère. Laurent, lui, fixait la table.

— Laurent, appela-t-elle.

Il ne dit rien.

— Laurent, enfin, dis-lui quelque chose.

— Cath, peut-être qu’on pourrait participer au moins en partie… murmura-t-il sans regarder sa femme.

— Non, répondit Catherine.

Un seul mot. Sans colère. Sans hausser le ton. Mais avec la netteté d’une porte que l’on ferme.

Caroline partit vingt minutes plus tard. Elle enfila son manteau en silence, adressa un bref signe de tête à son frère et passa devant Catherine sans la regarder. Philippe la suivit, toujours aussi discret, toujours accroché à son téléphone. Sur le seuil, pourtant, il se retourna. Son regard se posa sur Catherine avec une attention froide, évaluatrice, comme s’il venait seulement de la voir pour la première fois.

Ce regard n’avait rien d’agréable. Il observait, il pesait.

Catherine referma la porte.

Laurent resta planté dans le couloir, avec l’expression d’un homme dont le plan venait brusquement de dérailler.

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