« Tu es devenue sourde ou quoi ?! Je te parle d’un mariage ! Chez nous ! Dans un mois ! » lança Laurent Dumas depuis le seuil, les sacs de courses à la main, exigeant que Catherine renonce à son déménagement imminent

Cette imposition familiale odieuse brise une paix fragile.
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— Tu es devenue sourde ou quoi ?! Je te parle d’un mariage ! Chez nous ! Dans un mois ! — Laurent Dumas se tenait sur le seuil du salon, encore emmitouflé dans sa veste, des sacs de courses aux mains. Il regardait sa femme avec l’air de quelqu’un qui venait d’annoncer une évidence incontestable. — Caroline se marie, et toi et moi, on va l’aider. C’est comme ça, point final.

Catherine Dupont ne releva pas immédiatement les yeux de son ordinateur. Installée sur le canapé, les jambes repliées sous elle, elle avait le doigt suspendu au-dessus du bouton « Envoyer ». Le bail du nouvel appartement, rue de la Rivière, était déjà rempli, signé électroniquement ; il ne manquait plus qu’un seul geste.

Un seul.

Elle rabattit l’écran de l’ordinateur.

— Bonsoir, dit-elle d’une voix parfaitement neutre.

Laurent passa dans la cuisine. Les sacs s’abattirent bruyamment sur la table, des bocaux tintèrent. Lorsqu’il revint au salon, il avait ôté sa veste et se frottait les mains avec la satisfaction d’un homme persuadé d’avoir réglé une question capitale.

— Alors ? Tu as entendu ce que je viens de dire ?

— Oui, j’ai entendu, répondit Catherine en déposant soigneusement l’ordinateur sur la table basse. Explique-moi.

Caroline Roussel, la petite sœur de Laurent, appartenait à cette catégorie de personnes qui, dès qu’elles entraient quelque part, semblaient réduire l’espace autour d’elles. Vingt-huit ans, une voix de présentatrice télé, un regard légèrement plissé qui jugeait avant même qu’on ait parlé. Elle ne demandait jamais rien : elle annonçait. Et, pour une raison mystérieuse, tout le monde finissait par accepter. Même Catherine, qui, en sept années de mariage, avait appris cette famille par cœur : ses réflexes, ses silences, ses sous-entendus, ses manies.

Le fiancé, un certain Philippe Lambert, était entré dans la vie de Caroline huit mois plus tôt. Lors d’un dîner familial en février, il s’était montré discret, presque muet, avait à peine touché à son assiette, mais avait observé l’appartement avec une attention troublante. Sur le moment, Catherine avait mis cela sur le compte de la timidité. Plus tard, elle s’était demandé si elle ne s’était pas trompée.

— Ils veulent quelque chose de simple, expliquait Laurent en faisant les cent pas dans le salon. Une petite réception. Une quarantaine de personnes. Le restaurant, c’est hors de prix, louer une salle aussi. Et notre appartement est grand : on peut installer des tables, mettre de la musique…

— Une quarantaine de personnes, répéta Catherine.

— Enfin, peut-être un peu plus. Caroline a dit : à peu près.

— Et « à peu près », ça veut dire combien ?

Laurent s’immobilisa.

— Cath, c’est ma sœur. Elle ne se marie qu’une fois.

Catherine le fixa. Puis ses yeux glissèrent vers l’ordinateur. Puis revinrent vers lui.

Au fond d’elle, quelque chose formula, avec une clarté glaciale et tranquille : voilà, c’est ça.

Le lendemain, Caroline débarqua en personne, sans prévenir, comme toujours, comme si l’appartement des autres était un hall de gare où l’on entrait à sa guise. Elle tenait sous le bras un dossier rempli de feuilles imprimées. Catherine ouvrit la porte et vit ce dossier avant même d’apercevoir son visage.

— J’ai tout organisé, lança Caroline en guise de salut, avant de filer directement vers le salon.

Philippe resta un instant dans l’entrée. Il adressa à Catherine un sourire poli, un peu trop poli, de ceux qu’on enfile comme un manteau : cela tient chaud, mais cela ne vous appartient pas.

— Entrez, dit Catherine.

Ils s’installèrent autour de la table. Caroline ouvrit son dossier. À l’intérieur : des impressions tirées de Pinterest, des listes de plats, des plans de disposition des tables — tout cela appliqué avec un sérieux imperturbable à un appartement qui n’était pas le sien et où elle n’habitait pas.

— Là, expliqua-t-elle en pointant un schéma du doigt, on enlève le canapé et on met trois tables de six personnes. Ici, on installe un bar, on peut en louer un. J’ai aussi noté le traiteur, j’ai déjà choisi l’entreprise, ils viennent avec la vaisselle…

Catherine écoutait. Elle hochait la tête. De temps en temps, elle posait une question, d’un ton calme, presque aimable. Et plus elle écoutait, plus une évidence s’imposait à elle : dans tout cela, elle n’existait pas. Ni dans les plans, ni dans les listes, ni dans ce dossier. Il y avait un appartement. Des mètres carrés. Des prises électriques où accrocher des guirlandes.

Philippe, pendant ce temps, ne disait presque rien. Assis à côté de Caroline, il consultait son téléphone, relevait parfois le menton et approuvait d’un bref signe de tête, comme pour confirmer que oui, les choses se passeraient exactement ainsi.

— Et le budget ? demanda finalement Catherine.

Caroline cligna des yeux.

— Eh bien… Laurent et moi, on s’est dit qu’on partagerait les frais à moitié.

— Laurent ne s’est entendu sur rien avec moi, répondit Catherine d’une voix très égale.

Le silence qui suivit ne dura qu’une seconde. Caroline échangea un regard avec Philippe, si rapide, si furtif, qu’il aurait pu passer inaperçu. Mais Catherine le vit.

— C’est la famille, dit alors Caroline, avec ce ton particulier qui transformait le mot en argument définitif.

Le soir venu, Catherine rouvrit son ordinateur.

Le contrat l’attendait toujours. L’appartement de la rue de la Rivière était un deux-pièces lumineux, au quatrième étage, avec vue sur un parc, de hauts plafonds et des voisins dont elle ignorait encore tout. Elle l’avait cherché pendant trois mois. Elle n’en avait pas parlé à Laurent, non parce qu’elle voulait lui cacher quelque chose, mais parce qu’elle-même n’avait pas encore tranché. Elle s’était laissé du temps. Elle s’était dit que peut-être les choses s’arrangeraient. Peut-être qu’elle exagérait.

À présent, elle ne se posait plus la question.

Son doigt se posa sur le pavé tactile.

C’est alors que la voix de Laurent lui parvint depuis le couloir. Il parlait au téléphone. Il riait. Il racontait le mariage à l’un de ses amis, avec une légèreté joyeuse, comme s’il s’agissait vraiment d’une fête, et non d’un fardeau jeté sans ménagement dans la vie de quelqu’un d’autre.

Catherine retira sa main.

Elle referma l’ordinateur.

Puis elle se leva, gagna la cuisine et se versa un verre d’eau. Elle resta devant la fenêtre. En bas, une femme avançait avec une poussette, deux adolescents faisaient rouler leurs trottinettes, et un pigeon, perché sur la corniche de l’immeuble d’en face, avait l’air de méditer lui aussi sur tout cela.

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