Je me suis levée. J’ai décroché du réfrigérateur la feuille où figuraient les douze plats prévus et je l’ai posée devant lui, sur la table.
— Voilà le menu. C’est toi qui l’as établi, alors débrouille-toi avec.
Puis je suis allée dans la chambre. J’ai enfilé ma robe, pris mon sac, vérifié que mon billet de cinéma était bien dedans — Élodie l’avait acheté en ligne la veille.
Laurent est resté planté dans l’encadrement de la porte de la cuisine.
— Tu vas où ?
— Au cinéma.
— Au cinéma ?! Dans six heures, on a vingt personnes à la maison !
— Non, Laurent. Toi, tu as vingt personnes à la maison.
J’ai attaché mes sandales, ajusté mes lunettes. Mes mains ne tremblaient pas. Pour la première fois depuis huit ans.
— Juliette !
J’ai refermé la porte derrière moi.
Dehors, le soleil brillait. C’était le 21 juin, le jour le plus long de l’année. Je marchais vers l’arrêt de bus et, à chaque pas, j’avais l’impression que mon dos se redressait. Pendant huit ans, je m’étais courbée au-dessus des planches à découper, des casseroles, des plaques du four. Pendant huit ans, mes samedis avaient eu une odeur d’oignon, d’aneth et de bouillon. Aujourd’hui, moi, je sentais le parfum.
Au cinéma, Élodie m’a observée et a esquissé un sourire.
— Dis donc, tu rayonnes.
— Oui, ai-je répondu. Aujourd’hui, je ne suis pas de service devant les fourneaux.
Nous avons acheté du pop-corn. Le film n’avait rien d’extraordinaire, mais je n’en ai pas perdu une seconde. Deux heures de calme. Pas d’odeur de viande qui mijote. Pas de minuteur de four. Pas de Laurent passant la tête par la porte pour demander : « C’est bientôt prêt ? »
Je n’avais pas éteint mon téléphone. Je l’avais seulement mis en silencieux. Laurent a appelé quatre fois. Ensuite, il a envoyé un message : « J’ai commandé chez le traiteur. 120 €. Contente ? »
J’ai lu. J’ai rangé le téléphone. Et j’ai regardé la fin du film.
Je suis rentrée à neuf heures du soir. Dans l’appartement flottait une odeur de plats préparés, une odeur étrangère, pas celle d’une maison où l’on cuisine. Sur la table, des boîtes en plastique avaient été vidées dans mes saladiers. Une assiette d’olivier était ébréchée.
Laurent était assis dans la cuisine. Seul. Sa chemise était froissée, son visage fermé.
— Maman a été contrariée, a-t-il dit. Elle a demandé où tu étais.
— Et tu lui as répondu quoi ?
— Que tu avais quelque chose à faire.
— Quelque chose à faire, ai-je répété. En huit ans, c’est la première fois que j’ai quelque chose à faire un samedi. Et ça t’étonne.
Il n’a rien dit. Je suis passée devant lui, je suis allée dans la chambre, j’ai retiré mes sandales et je me suis changée.
Curieusement, c’est cette assiette ébréchée qui m’a le plus blessée. Une assiette de notre service, celui que nous avions acheté pour nos dix ans de mariage. Laurent n’avait même pas remarqué qu’il l’avait abîmée.
Trois semaines ont passé. Laurent ne s’est pas excusé. Martine a appelé une seule fois. Sa voix était sèche, parfaitement nette.
— Juliette, Laurent m’a dit que tu étais occupée. Mais Julie m’a raconté que tu étais allée au cinéma.
Je n’ai pas cherché à me justifier.
— Oui, Martine. J’étais au cinéma.
Il y a eu un bref silence. Puis elle a raccroché.
Depuis, Laurent va voir sa mère le dimanche. Seul. Quand il rentre, il s’assoit dans la cuisine et se tait. Parfois, je surprends son regard. Il n’est pas vraiment furieux, plutôt déconcerté. Le regard de quelqu’un qui a toujours cru que les chaises se déplaçaient toutes seules et qui découvre soudain qu’elles restent immobiles.
Sur le réfrigérateur, il n’y a plus aucune liste. Rien. L’aimant où il était écrit « À la meilleure maîtresse de maison », je l’ai retiré et rangé dans un tiroir.
Désormais, je cuisine seulement pour nous deux. Les soirs de semaine, après le travail. Sans rôti froid, sans gelée de viande, sans gâteau au miel à six couches.
Quant à l’anniversaire, paraît-il, il s’est déroulé correctement. Laurent s’en est sorti. Traiteur, gobelets en carton, gâteau acheté en pâtisserie. Martine a soufflé ses bougies. Tout le monde a posé pour la photo.
Sur l’image que ma belle-sœur m’a envoyée, j’ai regardé la table. Les barquettes en plastique étaient dissimulées sous des serviettes. Martine souriait. Laurent se tenait près d’elle, le visage crispé.
Moi, je n’étais pas sur la photo.
Vingt invités, douze plats inscrits sur une liste, et en huit ans il n’avait jamais épluché une seule pomme de terre : aurais-je dû supporter encore une dernière fois pour cet anniversaire, ou ai-je eu raison de partir ?
