De haut en bas : rôti de porc froid, salade César, roulé de maquereau, pommes de terre campagnardes, gâteau au miel. Puis encore sept lignes, serrées, penchées, avec trois points d’exclamation après « gelée de viande !!! ».
Douze plats. Pas dix, comme pour la Journée des droits des femmes. Douze. Pour vingt invités. Laurent avait ajouté deux recettes sans même vérifier si j’avais l’intention de les préparer. À vrai dire, il ne m’avait pas demandé si j’avais envie d’en cuisiner une seule.
J’ai pris la calculatrice. Farine, viande, poisson, légumes, crème fraîche, beurre, œufs : environ cent quatre-vingts euros. Au minimum trois jours en cuisine. Deux de ces journées, j’aurais pu donner des cours particuliers : cinq euros de l’heure, six heures par jour. Trois cents euros de revenus envolés, si je comptais tout ce que je devais annuler.
Le soir, Martine m’a appelée.
— Ma petite Juliette, Laurent m’a dit que vous faisiez le repas chez vous ? Comme un vrai banquet ? Je suis tellement contente ! J’ai déjà prévenu Isabelle, Clara, et Patricia aussi.
Elle avait donc annoncé la nouvelle. À tout le monde. Aux vingt personnes. Je n’avais pas encore ouvert la bouche, et la réception était déjà officielle.
— Martine, on n’a pas encore vraiment arrêté la formule.
— Oh, mais Laurent m’a dit que c’était décidé. Je lui fais confiance, à mon fils. Il est sérieux.
— Il ne m’a pas demandé mon avis, ai-je répondu.
Un silence a suivi. Comme si Martine n’avait pas entendu.
— Juliette, tu es si douée. Quand tu cuisines, tout le monde se régale. On te couvre toujours d’éloges.
J’ai raccroché. J’ai remonté mes lunettes sur mon nez. Mes doigts tremblaient légèrement. Tout le monde faisait des compliments, oui. Sauf qu’ils ne s’adressaient jamais à moi. Ils félicitaient Laurent.
Plus tard, je suis entrée dans la cuisine avec la calculatrice à la main.
— Cent quatre-vingts euros de courses. Trois jours de travail. Si j’ajoute mes heures de soutien à cinq euros, ça représente encore trois cents euros perdus. Total : quatre cent quatre-vingts euros. Au restaurant La Clairière, un repas pour vingt personnes revient à quatre cent cinquante euros.
Laurent a regardé l’écran, puis mon visage.
— Tu es en train de faire les comptes pour l’anniversaire de ma mère ?
— Je compte mon argent. Et mon temps.
— Juliette, arrête. Tu cuisines mieux que n’importe quel restaurant. Maman sera ravie.
Il s’est levé et a quitté la pièce.
Je suis restée seule, la calculatrice serrée dans la main. Huit ans. Cinq ou six fêtes par an. À chaque fois, dix à douze heures debout devant les casseroles. Mis bout à bout, cela faisait plus de quatre cents heures près des plaques. Et pas un seul « merci, Juliette ». Seulement : « Laurent, tu as assuré. »
Le lendemain, Élodie, une collègue du collège, m’a téléphoné.
— Juliette, samedi, il y a un nouveau film au Ciné Lumière. Tu viens ?
— Quel samedi ?
— Celui-ci. Le vingt et un.
Le vingt et un juin. Le jour des soixante-quinze ans de Martine.
— Je vais y réfléchir, ai-je dit.
Et j’y ai réfléchi.
Le matin du vingt et un est arrivé. Un samedi. Je me suis réveillée à sept heures. Laurent était déjà debout ; il allait et venait dans l’appartement, de très bonne humeur. Il s’était rasé, il avait mis une chemise propre.
À huit heures, il a passé la tête dans la cuisine.
— Juliette, tu t’y mets quand ? Les invités arrivent à trois heures.
J’étais assise à table devant une tasse de thé. La liste des douze plats pendait toujours au réfrigérateur. Je n’avais acheté aucune course.
— Laurent, où sont les ingrédients ? a-t-il demandé en ouvrant la porte du frigo.
À l’intérieur : du lait, des œufs, du beurre. Les choses ordinaires du quotidien.
— Je n’ai rien acheté.
— Comment ça, rien acheté ?
Il s’est retourné brusquement. Ses bras s’étaient déjà écartés, ce geste familier qui précédait toujours ses reproches.
— Juliette, les gens arrivent dans sept heures !
— Je sais.
— Et qui va cuisiner ?
J’ai bu une gorgée de thé, puis j’ai reposé la tasse avec calme.
— Toi. C’est toi qui as proposé de faire ça ici. Toi qui as écrit le menu. Toi qui as invité vingt personnes. Toi qui as promis un banquet à ta mère. Donc c’est toi qui cuisines.
Laurent est devenu livide. Puis ses joues se sont empourprées. Il s’est laissé tomber sur une chaise.
— Tu plaisantes.
— Non.
— Juliette, c’est un anniversaire important ! Les soixante-quinze ans de ma mère !
— J’ai proposé le restaurant. Deux fois. Tu as répondu que c’était trop cher. Tu as dit que je m’en sortirais. Sauf que je n’ai jamais accepté.
— Mais tu as toujours cuisiné !
— Pendant huit ans, Laurent. À chaque fête. Et à chaque fois, les invités te remerciaient, toi.
Il a ouvert la bouche, l’a refermée, puis l’a ouverte de nouveau.
— Qu’est-ce que je suis censé faire ?
