Je passai les deux jours suivants aux fourneaux. Le 6 mars, je rentrai de l’institut vers seize heures, jetai mon sac rempli de cahiers dans l’entrée et me plantai aussitôt devant la cuisinière. La pâte pour les tourtes, le bouillon de la gelée, la langue à mettre à cuire. Laurent arriva à dix-huit heures, mangea, puis s’étendit sur le canapé.
— Ju, tu veux que je t’aide quand même ?
— Occupe-toi de la viande. Je t’ai déjà montré.
— Je vais encore faire de travers. Et tu devras tout recommencer.
Il l’énonça avec un calme désarmant, comme s’il était parfaitement normal de refuser de participer sous prétexte qu’on n’avait pas envie d’apprendre. Je ne répondis pas. Je pris le saladier et je fis mariner la viande moi-même.
Le 7, ce furent les salades, le plat chaud, le gâteau. Six abaisses pour le « Napoléon ». Étaler chacune, la passer au four, attendre qu’elle refroidisse. Préparer la crème à part. Quand j’eus fini de monter le gâteau, il était une heure du matin. Mes mains tremblaient de fatigue, et je savais déjà qu’au réveil il me resterait encore six heures de travail.
Le 8 mars, à quatorze heures, la table était prête. Nappe repassée, assiettes alignées, verres sortis. Laurent avait acheté des fleurs. Des tulipes. Pas pour moi : pour sa mère.
Martine arriva la première. Elle entra, balaya la table du regard, puis passa un doigt sur le bord d’une assiette.
— C’est joli, dit-elle. Laurent, tu as bien travaillé.
Laurent. Tu as bien travaillé.
Moi, j’étais debout à côté, en tablier, de la farine sur une manche, les yeux cernés par la nuit blanche. Martine me tendit un sac de mandarines.
— Pour vous deux. Bonne fête.
Un sac de mandarines. Pour le 8 mars. À moi, le sac. À Laurent, les compliments.
À table, l’oncle Gérard leva son verre :
— À l’homme de la maison ! Laurent, tu sais recevoir, toi !
— On essaie, répondit Laurent avec son sourire.
Encore ce « on ». Je serrai ma fourchette si fort que mes jointures blanchirent. Puis je n’y tins plus.
— Laurent, raconte donc aux invités ce que tu as cuisiné, dis-je. Sur les dix plats. N’en cite qu’un seul.
Le silence tomba. Gérard reposa son verre. Martine tourna les yeux vers son fils.
— Enfin, j’ai organisé, moi, dit Laurent en faisant tourner sa fourchette entre ses doigts. J’ai acheté le gâteau.
— Le gâteau, répétai-je. Sur dix plats, tu as acheté le gâteau.
Il se versa de l’eau. Victor, son frère, toussota puis lança précipitamment une remarque sur le temps. La conversation fut enterrée. Mais je vis très bien les lèvres de Martine se pincer.
Quand les invités partirent, je passai encore une heure et demie à laver la vaisselle. Laurent, lui, était de nouveau allongé sur le canapé.
— Ju, c’était réussi. Maman était heureuse.
J’accrochai mon tablier au crochet. Je regardai mes mains, rougies par l’eau brûlante, mes ongles coupés court. Professeure, quarante-quatre dossiers d’étudiants à corriger sur mon bureau, et j’avais passé ma journée du 8 mars devant les casseroles.
— Laurent.
— Mmh ?
— La prochaine fois, on va au restaurant.
— On verra, dit-il en changeant de chaîne.
Avec Laurent, « on verra » voulait dire non.
En avril, il entra dans la cuisine pendant que je corrigeais des copies. Il s’installa sur une chaise, se renversa en arrière, puis se mit à tambouriner sur la table du bout des doigts. Je connaissais ce geste : une annonce arrivait.
— Ju, en juin, maman fête son anniversaire. Soixante-quinze ans.
Je levai la tête.
— C’est une vraie date. Il faut marquer le coup correctement, poursuivit-il, avec l’air de quelqu’un qui avait déjà tout décidé. Une vingtaine de personnes. Chez nous. Comme d’habitude.
— Laurent, vingt personnes, ce n’est pas “comme d’habitude”. Réservons un restaurant. À La Clairière, ils ont un très bon menu.
— Tu imagines le prix ? Pour vingt ?
— Et les courses pour vingt, elles coûtent combien ?
— Ce n’est pas pareil. Les produits, ça revient moins cher.
— Moins cher parce que moi, je suis gratuite.
Il fronça les sourcils. Il n’avait pas compris. Ou il fit semblant.
— Ju, c’est ma mère. Soixante-quinze ans. Ça n’arrive qu’une fois.
J’eus envie de lui répondre qu’en huit ans, chez nous, chaque fête avait toujours été « une fois dans la vie ». Mais je me tus. Laurent s’était déjà levé pour appeler la famille.
Trois jours plus tard, une nouvelle liste était aimantée sur le réfrigérateur. Douze plats. Je la parcourus du premier mot au dernier.
