— Juliette, samedi, on reçoit du monde.
Je venais de poser la poêle sur le feu. Je me retournai. Laurent était installé à la table de la cuisine, les yeux rivés sur son téléphone, sans même prendre la peine de lever la tête.
— Quel monde ?
— Tante Patricia. Son anniversaire. J’ai dit qu’on le fêterait chez nous. Il y aura une douzaine de personnes.
Tante Patricia était une amie de sa mère. Dans toute ma vie, je l’avais croisée peut-être quatre fois. Mais Laurent avait déjà tranché. Comme toujours. Il décidait pour nous deux. Pour lui. Et pour moi.

Cela faisait vingt-six ans que nous étions mariés. Pendant les dix-huit premières années, je n’avais même pas compris comment ce mécanisme s’était installé. Laurent invitait, je cuisinais. Laurent promettait, j’exécutais. Tout semblait aller de soi, par habitude, comme si cela avait toujours été ainsi. J’enseigne dans un établissement, j’ai trois groupes à suivre, des dossiers à corriger parfois jusqu’à minuit. Et, le week-end, je me retrouve devant les fourneaux parce que Laurent a garanti à quelqu’un une belle réception.
Il y a huit ans, ce n’était plus une habitude. C’était devenu une règle.
Ce samedi-là, je m’étais levée à six heures. Laurent m’avait prévenue la veille : tante Patricia adorait l’aspic de viande. Il fallait aussi une salade avec de la langue, une tourte au poulet, deux plats chauds et des crêpes farcies. La langue devait cuire trois heures, l’aspic quatre. J’avais mis deux marmites sur le feu, puis je m’étais attaquée à la pâte de la tourte.
Laurent apparut vers dix heures. Il passa la tête dans la cuisine, huma l’air avec satisfaction.
— Ah, ça sent bon. Tu t’en sors ?
— Laurent, coupe au moins le pain.
— Je vais chercher le gâteau. Tu veux lequel ?
— N’importe lequel.
Il partit une heure et demie. Quand il revint, il posa sur la table un gâteau et une bouteille de vin, puis disparut dans le salon devant la télévision. Moi, pendant ce temps, j’épluchais la langue, je façonnais la tourte, je découpais les salades. Six heures d’affilée, sans m’asseoir. Mon dos vibrait de fatigue, mes jambes avaient gonflé à force de rester debout au même endroit.
À table, tante Patricia leva son verre.
— Laurent, merci à toi. Quelle table magnifique !
Laurent inclina la tête, l’air modeste, presque noble.
— On s’est donné du mal, dit-il.
Tante Patricia se tourna alors vers moi.
— Et toi, Juliette, tu as aidé ?
J’ai failli laisser tomber l’assiette que je tenais. Aidé. Six heures derrière les casseroles, et cela s’appelait “aider”.
— Laurent, raconte donc comment tu as fait mariner la viande pendant trois heures, lançai-je.
Il me fixa. Ses joues rougirent. Tante Patricia regarda tour à tour son visage puis le mien.
— Enfin… on a fait ça ensemble, bredouilla Laurent, avant de changer aussitôt de sujet.
Après le dîner, je passai plus d’une heure à laver la vaisselle. Douze assiettes, les verres, les casseroles, le plat du four. Dans la pièce d’à côté, Laurent regardait le football.
— On a passé une bonne soirée ! cria-t-il. Tout le monde était content.
J’essuyai la dernière assiette et suspendis le torchon. Content, oui. Tout le monde l’était. Sauf moi. Mais Laurent ne le remarqua pas. Ou bien il préféra ne pas le voir.
Une semaine plus tard, il s’adossa à sa chaise et m’annonça que le 8 mars se ferait aussi à la maison.
— Maman viendra. Et Victor avec sa femme. Et l’oncle Gérard.
— Laurent, on ne pourrait pas aller au restaurant ? Je suis fatiguée.
Il me dévisagea comme si je venais de dire une absurdité.
— Pourquoi jeter l’argent par les fenêtres ? Tu cuisines tellement bien.
Oui, je cuisine bien. C’est vrai. Mais cela ne signifie pas que j’aie envie de passer ma propre fête les mains dans l’évier.
Une liste apparut sur le réfrigérateur. Laurent l’avait écrite à la main sur une feuille arrachée d’un carnet : “8 mars. Menu.” Dix lignes. Salade Olivier, hareng en manteau de betteraves, langue en gelée, viande à la française, poivrons farcis, tourtes au chou, crêpes au poisson rouge, vinaigrette, gâteau Napoléon, assortiment de charcuteries et de fromages.
Dix plats. Pour douze invités. Je fis le calcul : environ 140 € de courses. Deux jours de préparation, six heures par jour. Douze heures de ma vie. Mon jour de repos. Ma fête.
Je rejoignis Laurent.
— Tu pourrais au moins faire mariner la viande ? Il n’y a rien de compliqué : moutarde, sel, poivre.
— Ju, tu sais bien que je ne sais pas faire.
— Tu n’as jamais essayé.
— Je vais tout gâcher. Et après, c’est encore toi qui te fâcheras.
Il écarta les bras. Ces grandes mains qu’il ouvrait toujours de la même manière, comme pour dire : “Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?” Des mains capables de tout, mais qui ne faisaient jamais rien.
