« Alors tu apprendras à faire attention » dit-il sans se retourner, en enfilant sa veste et laissant cent euros étalés sur la table

Cette injustice ordinaire est terriblement révoltante.
Histoires

Sans prononcer un mot, je me dirigeai vers le tiroir où je rangeais les factures et les reçus. Je fouillai quelques secondes, retrouvai le papier qu’il fallait, puis le déposai à côté de son ticket à lui.

Quarante et un euros. Station-service. Le plein complet.

— C’est quoi, ça ? demanda Julien.

— Ton reçu d’essence. Celui d’avant-hier.

— Et alors ? Je dois bien aller travailler !

— Ton travail est à sept kilomètres d’ici. Avec un plein, tu peux faire plus de six cents kilomètres. Presque trois semaines. Pourtant, tu remets de l’essence toutes les semaines. Quatre fois par mois. Donc tu vas ailleurs. Au lac, chez Maxime, à la pêche. Quarante et un euros multipliés par quatre, ça fait cent soixante-quatre euros par mois. Rien que pour l’essence. Mais moi, je n’ai pas le droit à un shampoing à deux euros quatre-vingts.

Son visage vira au rouge. Pas de honte : chez Julien, la honte avait une autre forme, il baissait les yeux, se détournait, marmonnait. Là, au contraire, il me fixait droit devant lui, et la couleur montait lentement, du cou jusqu’au front, épaisse, violacée. Une veine se mit à battre sur sa tempe.

— Moi, je gagne de l’argent ! lança-t-il plus fort. J’ai le droit de le dépenser !

— Tu gagnes huit cent cinquante euros. Moi, trois cent quatre-vingts. Sur mes trois cent quatre-vingts, deux cent trente partent dans ton crédit. Il m’en reste cent cinquante. Toi, tu me donnes cent euros « pour la famille ». Cinquante, je les mets de côté pour les médicaments de maman. Pour moi, il reste zéro. Zéro euro, Julien. Depuis huit ans.

Il claqua la porte si violemment que le cadre posé sur l’étagère de l’entrée bascula et tomba. Le verre se fendit, sans éclater. Notre photo de mariage. 1998. Moi, vingt-quatre ans ; lui, vingt-six. Nous souriions tous les deux. Nous ne savions encore rien.

Je ramassai le cadre et le remis à sa place. La fissure passait exactement entre nous : lui à gauche, moi à droite.

Je retournai dans la cuisine et ouvris mon cahier vert.

« Février. Shampoing : 2,80 €. Essence J. : 41 €. Écart : quatorze fois et demie. Scandale provoqué par mes 2,80 €. »

Je serrais le stylo si fort que mes articulations blanchissaient. Pourtant, mon écriture restait nette, régulière. Trente ans de métier, ça laisse des traces.

Le soir, ma fille appela. Laura vivait à Lyon et travaillait comme décoratrice d’intérieur. Vingt-six ans, un appartement loué, son propre salaire.

— Maman, pourquoi tu parles comme ça ? On dirait que tu n’es pas là.

— Je suis fatiguée. Beaucoup de travail aujourd’hui.

— C’est encore papa ? Une histoire d’argent ?

Je remontai mes lunettes sur mon nez. Les verres étaient propres, mais ce geste m’était resté dans les doigts : dès que je devenais nerveuse, je poussais la monture plus haut.

— Non, non. Tout va bien.

— Maman. Je l’entends.

Elle l’avait toujours entendu. Déjà au collège, elle remarquait que sa mère se coupait les cheveux elle-même au-dessus du lavabo, pendant que son père rapportait tous les quinze jours une nouvelle boîte de leurres.

— On en reparlera plus tard, dis-je avant de raccrocher.

Le vendredi, Julien ne manquait jamais son bain. Ils étaient quatre hommes : lui, Maxime, Pierre et Thomas. Brochettes, vapeur, bière, discussions interminables sur les prises et les moteurs.

Tous les deux ou trois mois, la bande se réunissait chez nous. Dans la cour, sous la tonnelle. La viande grillait au barbecue, les concombres venaient du potager. Il y avait aussi le bain nordique, en cèdre, payé six cents euros, installé trois ans plus tôt. À crédit, bien sûr. Et réglé par moi, bien sûr.

La viande pour les brochettes, Julien l’achetait lui-même. Là-dessus, il ne comptait pas : trois kilos d’échine de porc, un kilo et demi de bœuf, marinades, sauces, pain plat. Cinquante ou soixante euros envolés en une seule soirée. Moi, je sortais les assiettes de charcuterie et le pain. Pas parce que j’en avais envie. Le matin, il m’avait lancé : « Prépare la table correctement. J’ai pas envie d’avoir honte devant les gars. »

Honte. Devant les gars. En revanche, devant sa femme qui vivait avec cent euros par mois, tout était parfaitement normal.

Je déposai les assiettes. Pierre, massif et silencieux, me salua d’un mouvement de tête. Maxime, le plus jeune de la bande, souffla un « merci, tatie Catherine ». Thomas se servit une bière et ne dit rien.

Julien mâchait sa brochette, renversé sur sa chaise. Repus, détendu. Il avait déboutonné le haut de sa chemise. À son poignet brillait une grosse montre Casio : deux cent vingt euros. Son cadeau à lui-même pour son dernier anniversaire. Si l’on regardait avec quel argent elle avait été payée, le cadeau venait plutôt de moi.

— Vous savez comme elle est économe, la mienne ? lança-t-il en pointant sa fourchette vers la maison, comme si je me trouvais derrière le mur. En réalité, j’étais à trois mètres, un plateau vide entre les mains. Cent euros par mois, et elle vit avec ça. Elle se débrouille, hein ! Toutes les femmes devraient être comme ça.

Maxime eut un petit rire embarrassé. Pierre baissa les yeux vers son assiette. Thomas but une gorgée de bière en regardant ailleurs.

— Non, mais sérieusement, continua Julien, incapable de s’arrêter. Je lui répète qu’il faut vivre selon ses moyens. L’économie, c’est comme la pêche : il faut savoir attendre. Et elle, elle me ramène un shampoing à presque trois euros. Une vraie dépensière !

Il éclata de rire. Tout seul. Les autres restèrent muets.

Je demeurai immobile, le plateau dans les mains. Mes jambes étaient devenues lourdes, comme si l’on avait coulé du plomb dans mes chaussures. Ma gorge se serra. Pendant huit ans, j’avais avalé ça. Quatre-vingt-seize fois, j’avais reçu l’argent pour les courses et j’avais dit merci.

Je posai le plateau au bord de la table, lentement, avec une précision presque cérémonieuse.

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