« C’est terminé. Fais tes valises : ma mère va venir s’installer ici avec toute la famille avant le Nouvel An, et je peux te garantir qu’aucun d’eux n’a envie de te voir rester » dit-il, la congédiant sans appel

Un foyer serein désormais rongé par un mépris.
Histoires

— Ne lâche rien. C’est chez toi, ce sont tes limites, et elles doivent être respectées.

Ces mots eurent sur Isabelle un effet plus apaisant qu’elle ne l’aurait cru. Après avoir raccroché, elle resta un instant immobile, puis reprit son ménage là où elle l’avait laissé. Quand le soir tomba, l’appartement était impeccable : les surfaces brillaient, l’air sentait le propre, chaque chose avait retrouvé sa place. Elle prépara le dîner, dressa la table avec soin et attendit le retour de son mari.

Nicolas rentra tard. Il passa devant la cuisine sans ralentir, sans accorder le moindre regard à la table mise. Il ne dit pas un mot et alla directement s’enfermer dans la chambre. Isabelle demeura quelques secondes dans l’entrée, comme si elle cherchait encore une explication dans le silence. Puis elle retourna à la cuisine et mangea seule.

Le lendemain, la même scène se reproduisit. Des portes fermées, une absence de paroles, une indifférence appuyée. Nicolas faisait comme si elle n’existait pas. Isabelle, elle, ne tenta pas de provoquer la conversation. S’il comptait utiliser le mutisme comme moyen de pression, libre à lui. Elle n’avait aucune intention de céder.

Le troisième soir, ce fut Brigitte Lefevre qui appela. Cette fois, sa voix avait perdu sa dureté. Elle semblait presque douce, presque affectueuse.

— Isabelle, ma petite, parlons calmement. Sans nous emporter.

— Je suis calme, répondit Isabelle.

— Tu sais, nous n’avons vraiment nulle part où aller. Ma sœur vend son appartement, ils ont déjà dû partir. Mon neveu et les siens avaient loué une chambre, mais les propriétaires les ont mis dehors. Nous voulions seulement passer le réveillon ensemble, en famille.

— Je comprends leur situation, Brigitte Lefevre. Mais six personnes dans un deux-pièces, c’est beaucoup trop.

— Et si nous ne venions pas tous ? Par exemple, ma sœur pourrait aller à l’hôtel avec les enfants, et je viendrais seule. Ce serait possible ?

Isabelle hésita. Une belle-mère, ce n’était pas agréable, mais cela restait supportable. Au moins, l’appartement ne serait pas envahi.

— Pour combien de temps ?

— Oh, trois ou quatre jours environ. Du trente et un au trois.

— D’accord, finit par accepter Isabelle. Mais seulement vous.

— Merci, ma chérie ! s’exclama Brigitte, soudain débordante de reconnaissance. Je savais que tu avais bon cœur.

Isabelle mit fin à l’appel et s’appuya contre le mur. Une sensation désagréable lui serrait déjà la poitrine : quelque chose en elle lui soufflait qu’elle venait de commettre une erreur. Mais à présent, sa parole était donnée.

Nicolas rentra vers minuit. Il entra dans la cuisine, ouvrit le réfrigérateur et en sortit une bouteille d’eau. Isabelle était assise à table, un livre ouvert devant elle.

— Ta mère a appelé, dit-elle sans lever les yeux.

— Je sais, grommela Nicolas. Merci d’avoir accepté.

— J’accueille ta mère uniquement. Pour trois jours.

— Oui, oui, fit-il en hochant à peine la tête avant de disparaître dans la chambre.

La discussion s’arrêta là. Pourtant, le lendemain, lorsqu’Isabelle rentra du travail, Nicolas l’attendait déjà dans le couloir. Il avait le visage tendu et les bras croisés sur la poitrine.

— Maman dit que tout le monde vient, lança-t-il sèchement. Pas seulement elle.

Isabelle retira lentement son manteau.

— J’ai donné mon accord pour ta mère, et pour personne d’autre.

— Et alors ? On laisse ma sœur dehors ? Les enfants aussi ?

— Ta famille peut prendre des chambres à l’hôtel. Je l’ai déjà proposé.

Nicolas fit un pas vers elle et lui barra le passage.

— Ça suffit ! Fais tes affaires. Ma mère et les autres s’installent ici jusqu’au Nouvel An, et toi, personne ne te retient !

Isabelle ne cria pas. Elle ne chercha même pas à argumenter. Elle le regarda simplement, avec un calme si froid qu’il paraissait presque étranger.

— S’ils tiennent tant à vivre ici, très bien, répondit-elle d’une voix égale. Mais tu pars avec eux.

Nicolas cligna des yeux.

— Pardon ?

Sans répondre, Isabelle le contourna et se rendit dans la chambre. Elle ouvrit l’armoire, sortit une valise et commença à y ranger les vêtements de Nicolas avec une précision méthodique. Chemises, pantalons, chaussettes : chaque pièce fut pliée soigneusement, sans hâte.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda-t-il, planté sur le seuil.

— Je prépare tes affaires.

— C’est une plaisanterie ?

— Non.

Elle referma la valise, la tira jusqu’à l’entrée et la plaça près de la porte. Nicolas la fixa, puis un rire nerveux lui échappa.

— Tu es sérieuse ? Pour un ou deux jours ?

— Ce n’est pas pour un ou deux jours. C’est parce que tu décides à ma place. Dans mon appartement.

— Mon appartement aussi ! éclata-t-il. J’habite ici !

Isabelle décrocha son manteau et le lui tendit.

— Vous pourrez passer les fêtes ensemble. Après tout, vous formez une équipe, maintenant.

Il ne prit pas le manteau. Il recula d’un pas, se redressa, comme pour reprendre le dessus.

— Tu n’as pas le droit de me mettre dehors !

— Si. Cet appartement m’appartient. Il est à mon nom.

— Nous sommes mari et femme !

— Nous l’étions, corrigea Isabelle avec une tranquillité implacable.

Nicolas se figea. Puis il se mit à parler de plus en plus vite, de plus en plus fort. Il évoqua les traditions familiales, le respect dû aux aînés, les sacrifices de sa mère, qui avait travaillé toute sa vie et méritait bien un peu de repos. Les phrases s’abattaient les unes après les autres, mais Isabelle l’écoutait en silence. Dans son regard, il n’y avait ni colère ni hésitation. Seulement une détermination calme, solide, définitive.

— Tu peux aller les rejoindre dès maintenant, l’interrompit-elle enfin. Mais rends-moi les clés.

Elle tendit la main, paume ouverte. Nicolas regarda cette main, puis le visage de sa femme. Il chercha un signe, une fissure, quelque chose qui aurait trahi une menace lancée pour faire peur. Il ne trouva rien.

— Tu vas le regretter, siffla-t-il.

— Peut-être. Les clés.

Nicolas arracha le trousseau du crochet et le jeta au sol. Les clés heurtèrent le carrelage avec un bruit métallique, rebondissant dans l’entrée. Puis il saisit la valise, ouvrit brutalement la porte et sortit en trombe. Le battant claqua derrière lui, et l’écho se répercuta dans la cage d’escalier.

Isabelle ramassa les clés, les posa sur la commode, puis resta quelques secondes à écouter le silence revenu. Ensuite, elle gagna la cuisine.

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