« C’est terminé. Fais tes valises : ma mère va venir s’installer ici avec toute la famille avant le Nouvel An, et je peux te garantir qu’aucun d’eux n’a envie de te voir rester » dit-il, la congédiant sans appel

Un foyer serein désormais rongé par un mépris.
Histoires

Je refuse qu’il se transforme en dortoir.

Le front de Nicolas se plissa aussitôt.

— Mon appartement, mon appartement, répéta-t-il d’un ton moqueur. Et moi, alors ? Je vis ici aussi, non ?

— Oui, tu vis ici, répondit Isabelle sans hausser la voix. Mais les personnes qui entrent dans cet appartement, c’est moi qui les accepte ou non.

— C’est ma mère, dit-il, et sa voix devint plus dure.

— Ta mère vient déjà très souvent, Nicolas. Je n’ai jamais interdit qu’elle passe. Mais installer six personnes ici pendant les fêtes, ça, je ne l’accepte pas.

Nicolas se renversa contre le dossier de sa chaise et croisa les bras sur sa poitrine.

— Très bien. On en reparlera plus tard.

La discussion s’arrêta là. Isabelle débarrassa la table en silence, tandis que Nicolas gagnait le salon et allumait la télévision. Le reste de la journée s’étira dans une atmosphère lourde, sans véritable échange entre eux.

Le lendemain, Isabelle rentra plus tard que d’habitude. Une réunion s’était éternisée, puis on l’avait retenue à l’entrepôt à cause de bons de livraison à vérifier. La lumière baissait déjà lorsqu’elle arriva enfin chez elle. Elle ouvrit la porte, retira son manteau et comprit aussitôt que quelque chose clochait.

Nicolas l’attendait dans l’entrée. Son visage était fermé, ses poings crispés le long du corps. Isabelle s’arrêta net.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Il fit un pas vers elle.

— Ça suffit. Fais tes affaires. Ma mère et la famille viennent s’installer ici jusqu’au Nouvel An, et toi, personne n’a besoin de toi dans les pattes.

Isabelle referma lentement la porte derrière elle.

— Pardon ?

— Tu as très bien entendu. Maman m’a appelé. Ils ont déjà préparé leurs sacs, ils partent après-demain. Il leur faut de la place, et toi, tu ne ferais que gêner.

— Moi, je gênerais ? Dans mon propre appartement ?

— Dans mon appartement ! explosa Nicolas. J’habite ici, j’ai des droits !

Isabelle laissa tomber son sac au sol.

— Tu habites ici parce que je t’y ai autorisé. Cet appartement est à mon nom. Je l’ai reçu avant notre mariage. C’est mon héritage.

— Ton héritage, je m’en moque complètement ! cria Nicolas en frappant le mur du poing. Ma mère veut venir, alors elle viendra !

— Sans mon accord, personne ne s’installe ici.

Il s’approcha encore, si près qu’elle sentit sa colère lui arriver au visage.

— Tu crois vraiment pouvoir me dicter ce que j’ai le droit de faire ?

Isabelle releva le menton.

— Je ne te dicte rien. Je rappelle simplement les faits. L’appartement m’appartient. C’est donc moi qui décide.

Nicolas pivota brusquement, entra dans la pièce et claqua la porte derrière lui. Isabelle resta dans le couloir, les yeux fixés sur le battant fermé. Quelque chose en elle venait de se refroidir d’un seul coup. Ce n’était pas de la peur. C’était la certitude glaciale que leur dispute avait franchi une limite.

La soirée passa dans un mutisme pesant. Nicolas ne ressortit pas. Isabelle demeura dans la cuisine. Elle se prépara du thé, s’assit près de la fenêtre et regarda la cour. Les réverbères éclairaient les bancs vides, tandis que le vent poussait des feuilles sèches sur l’asphalte.

Vers minuit, son téléphone sonna. Le nom de Brigitte Lefevre s’afficha à l’écran. Isabelle le contempla un long moment avant de décrocher.

— Isabelle ? La voix était sèche, distante. Nicolas m’a dit que tu refusais que nous venions.

— Brigitte Lefevre, je ne suis pas contre une visite. Je dis seulement que cet appartement est trop petit pour accueillir six personnes.

— On se serrera, ce n’est pas un drame. Nicolas dormira dans la chambre, ma sœur et moi sur le canapé, les enfants par terre. Où est le problème ?

— Pour moi, ce n’est pas acceptable.

— Pas acceptable, répéta sa belle-mère avec insistance. Nicolas se tue au travail, il te fait vivre, et toi, tu refuses même d’ouvrir la porte à sa mère.

— Nicolas travaille pour lui-même, rectifia Isabelle. Il subvient à ses besoins. Et moi aussi, je travaille.

— Tu traînes dans ta petite société pour trois fois rien ! Nicolas, lui, fait tout pour que tu ne manques de rien !

Isabelle ferma les yeux. Discuter ne servirait à rien.

— Brigitte Lefevre, l’appartement est à moi. Il est inscrit à mon nom. La décision me revient.

— La décision te revient, répéta l’autre avec un rire méprisant. Tu es avare, voilà tout. Tes parents t’ont laissé un logement, et maintenant tu refuses d’y laisser entrer la famille de ton mari !

— Je veux simplement passer le Nouvel An au calme. Sans eux.

— Sans eux ? Les proches de ton mari ne sont donc que “eux” pour toi ?

Isabelle coupa la communication. Cet échange ne menait nulle part. Brigitte Lefevre ne cherchait pas à comprendre, elle exigeait seulement.

Le matin suivant, Nicolas partit sans lui adresser un mot. Isabelle resta à la maison. Elle avait un jour de repos en pleine semaine et décida de remettre l’appartement en ordre. Elle fit la poussière, lava les sols, tria les placards. Les gestes pratiques l’aidèrent à tenir ses pensées à distance.

Aux alentours de midi, le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, c’était son amie Audrey, qu’Isabelle connaissait depuis l’école.

— Dis-moi, comment tu vas ? Ça fait une éternité qu’on ne s’est pas vues.

— Ça va, mentit Isabelle. Tout va bien.

— Tu mens. Je l’entends à ta voix. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Isabelle soupira, puis raconta tout. Le conflit avec sa belle-mère, les projets imposés pour le réveillon, la dispute avec Nicolas, les mots qu’il avait lancés dans l’entrée. Audrey l’écouta sans l’interrompre, ne glissant que de brèves remarques de temps à autre.

— Et maintenant ? demanda-t-elle quand Isabelle eut terminé.

— Je n’en sais rien. Nicolas ne me parle plus.

— Et toi, tu ne vas pas céder ?

— Non, répondit Isabelle avec fermeté. C’est mon appartement. Si je recule maintenant, ce sera pire ensuite.

Audrey approuva sans la moindre hésitation.

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