« C’est terminé. Fais tes valises : ma mère va venir s’installer ici avec toute la famille avant le Nouvel An, et je peux te garantir qu’aucun d’eux n’a envie de te voir rester » dit-il, la congédiant sans appel

Un foyer serein désormais rongé par un mépris.
Histoires

— C’est terminé. Fais tes valises : ma mère va venir s’installer ici avec toute la famille avant le Nouvel An, et je peux te garantir qu’aucun d’eux n’a envie de te voir rester.

L’appartement appartenait à Isabelle depuis le décès de ses parents. C’était un deux-pièces situé au quatrième étage d’un vieil immeuble en brique. Les fenêtres donnaient sur une cour intérieure plantée de peupliers, avec quelques bancs alignés çà et là. Ses parents avaient laissé les lieux en parfait état, et six mois plus tard, Isabelle était officiellement devenue propriétaire.

Elle avait fait mettre tous les papiers à son nom, obtenu l’acte de propriété, puis, peu à peu, elle s’était habituée à cette idée nouvelle : désormais, cet endroit était son foyer.

Elle avait épousé Nicolas un an après avoir reçu cet héritage. Le mariage avait été simple, sans invités inutiles ni grandes dépenses. Nicolas était venu vivre chez elle ; il avait vendu son petit studio en périphérie et placé l’argent sur un compte bancaire.

Leur vie commune s’était installée sans éclats. Il n’y avait pas de grandes joies, mais pas non plus de disputes. Nicolas travaillait dans une entreprise du bâtiment et rentrait souvent tard. Isabelle, elle, était comptable dans une petite société ; elle terminait plus tôt, revenait à la maison et préparait le dîner.

Les premiers mois de mariage s’écoulèrent paisiblement. Nicolas ne se mêlait pas de l’organisation de l’appartement et ne cherchait pas à y imposer ses goûts. Isabelle avait conservé l’atmosphère à laquelle elle était attachée : les photos de ses parents accrochées aux murs, l’ancien buffet rempli de vaisselle, les objets familiers. Son mari ne s’y opposait pas.

Mais, avec le temps, sa belle-mère se mit à venir de plus en plus souvent. Brigitte Lefevre passait une fois par semaine, parfois davantage. Elle arrivait avec des sacs remplis de nourriture, entrait presque comme chez elle, sans vraiment attendre qu’on l’invite, puis inspectait l’appartement d’un regard minutieux et critique. Isabelle faisait de son mieux pour rester courtoise : elle lui proposait du thé, écoutait ses remarques et gardait le sourire.

— Il faudrait bien que quelqu’un pense enfin à ton mari, lança un jour Brigitte Lefevre en parcourant le salon des yeux. Nicolas s’épuise dans cet appartement froid. Il faudrait des rideaux, et puis un papier peint un peu plus gai.

Isabelle ne répondit rien. Cet appartement était à elle. Il venait de ses parents. Elle n’avait aucune intention de changer la tapisserie, de remplacer les rideaux ou de transformer quoi que ce soit. Pourtant, elle ne voulait pas non plus ouvrir un conflit. Il était plus simple d’acquiescer en silence.

— Elle a tout reçu de ses parents, mais elle n’est même pas capable de créer un vrai foyer, poursuivit Brigitte Lefevre en sortant un pot de confiture de son sac. Nicolas travaille jour et nuit, et quand il rentre, il trouve du froid et du vide.

Sous la table, Isabelle serra les poings. Malgré cela, sa voix resta calme.

— Nicolas ne s’est jamais plaint.

— Nicolas ne se plaint jamais, c’est dans son caractère, soupira sa belle-mère. Mais une mère voit bien quand son enfant ne va pas bien.

Son enfant. Nicolas avait trente-deux ans, pourtant, aux yeux de Brigitte Lefevre, il demeurait son petit garçon. Isabelle avait appris à laisser ces phrases glisser sur elle. Écouter, hocher la tête, puis reprendre le cours de ses affaires.

Nicolas, lui, ne semblait pas remarquer que sa mère empoisonnait peu à peu l’ambiance de la maison. Au contraire, il paraissait heureux lorsqu’elle venait. Elle lui apportait de l’attention, de la nourriture, cette sollicitude dont il avait manqué durant son enfance. Son père était parti tôt, et sa mère l’avait élevé seule, en cumulant deux emplois ; souvent, elle avait dû le confier aux voisins.

À présent, Brigitte Lefevre semblait vouloir réparer le temps perdu. Chaque soir, elle téléphonait à son fils, lui demandait comment il allait, lui distribuait des conseils. Parfois, Isabelle surprenait des bribes de conversation :

— Maman, tout va bien, ne t’inquiète pas.

— Nicolas, tu sais bien que je ne pense qu’à toi.

— Oui, maman, j’ai compris.

Isabelle ne s’en mêlait pas. Chacun avait sa propre façon de vivre ses liens avec ses parents. L’essentiel, selon elle, était que ces liens ne viennent pas envahir la vie de couple.

L’automne s’installa définitivement. Les journées devinrent plus fraîches, la pluie se fit plus fréquente. Isabelle ressortit les vêtements chauds du placard, remplaça les couvre-lits légers par ceux d’hiver, disposa quelques bougies sur le rebord des fenêtres. De petites choses, presque rien, mais qui rendaient l’appartement plus chaleureux.

Décembre approchait. Isabelle commença à penser au réveillon. Elle aurait aimé organiser une petite soirée, inviter quelques amis, décorer l’appartement. Rien de grandiose : seulement une fête intime avec des personnes qu’elle aimait.

À cette période, Nicolas devint de plus en plus soucieux. Quand il rentrait, il parlait peu et restait les yeux fixés sur son téléphone. Isabelle lui demanda plusieurs fois si quelque chose n’allait pas, mais il éluda toujours.

— Tout va bien, je suis juste fatigué.

Puis, un soir, pendant le dîner, Nicolas finit par se décider.

— Maman et les autres voudraient passer le Nouvel An en ville. Ils n’ont nulle part où loger. Comme nous ne sommes que deux ici, ils pourraient rester chez nous.

Isabelle leva les yeux de son assiette. Sa fourchette s’immobilisa en plein geste.

— Tous ? Ça veut dire combien de personnes exactement ?

Nicolas haussa les épaules sans quitter son assiette du regard.

— Eh bien… maman, tante Céline, mon neveu, Lucas et Manon. Environ six personnes, pas plus.

— Six personnes ? Dans un deux-pièces ?

— Ce ne serait pas long. Du 31 décembre au 2 janvier seulement. Franchement, où est le problème ?

Isabelle posa lentement sa fourchette.

— Nicolas, c’est mon appartement.

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