Nicolas, lui, était resté enfoncé dans le fauteuil, les yeux rivés à l’écran allumé sans vraiment le regarder. Sophie débarrassait la table, ramassant les assiettes une à une, en s’efforçant de ne pas croiser son regard.
Au bout d’un long moment, il lâcha enfin :
— Pourquoi tu as fait ça devant ma mère ?
Sophie posa lentement une assiette dans l’évier.
— Et pourquoi ta mère se permet-elle de mettre son nez dans notre vie ?
— Sophie, je comprends que tu sois épuisée. Mais on ne peut pas régler les choses comme ça…
— Qu’est-ce qu’on ne peut pas faire ? Dire la vérité ? Nicolas, je n’en peux plus ! Tous les mois, c’est la même histoire : un jour, ta mère a besoin d’aide, le lendemain, c’est ta sœur !…
Nicolas se leva et s’approcha d’elle.
— Ce n’est qu’une mauvaise passe. Je vais finir par trouver un vrai travail, un poste stable…
Elle se retourna brusquement.
— Quand ? Quand est-ce que tu vas le trouver, ce fameux “vrai” travail ? Et combien de temps tu le garderas ? Un mois ? Deux ?
Une lueur blessée passa dans les yeux de son mari.
— Donc tu ne crois plus du tout en moi ?
Sophie tira une chaise et s’y laissa tomber, comme si ses jambes ne la portaient plus.
— Je suis fatiguée, Nicolas. Fatiguée de croire. Fatiguée d’espérer. Fatiguée de porter tout toute seule.
Cette nuit-là, le sommeil ne vint pas. Allongée dans le noir, Sophie fixait le plafond et repassait sa vie en revue. Trente-deux ans. Dont sept passés à être mariée. Et après ? Encore sept années à travailler pour deux ? Ou pour trois, si l’on comptait les “emprunts” incessants de la famille de Nicolas ?
Au matin, elle se réveilla avec une décision nette, froide, définitive. Pendant le petit déjeuner, elle dit à son mari :
— Nicolas, il faut qu’on parle sérieusement.
Il leva vers elle un regard méfiant.
— De quoi ?
— D’argent. De ta famille. De nous.
Sophie sortit une feuille qu’elle avait remplie la veille au soir. Elle y avait noté toutes les sommes que les proches de Nicolas leur devaient.
— Regarde. En deux ans, ta mère nous a “emprunté” environ trois cents euros. Camille, quatre cent cinquante. En tout, ça fait sept cent cinquante euros. Sept cent cinquante, Nicolas ! Pour nous, c’est énorme.
Il prit la feuille, parcourut les lignes, et son visage se ferma peu à peu.
— D’où tu sors ces chiffres ?
— Je tiens les comptes. Chaque euro est noté. Et tu sais combien ils ont remboursé ? Rien. Pas un centime.
— Sophie, les proches peuvent aussi traverser des moments difficiles…
— Tout le monde traverse des moments difficiles ! Mais pourquoi est-ce à moi de payer leurs problèmes ? Pourquoi mes parents, quand ils ont besoin d’aide, réfléchissent deux fois avant de m’appeler, alors que les tiens réclament de l’argent comme si ça leur était dû ?
Nicolas ne répondit pas. Sophie, elle, poursuivit d’une voix calme, trop calme :
— J’ai pris ma décision. À partir de maintenant, plus un seul euro ne partira chez tes parents ou chez ta sœur. Et si tu touches encore à notre budget sans mon accord, je demanderai le divorce.
Il devint livide.
— Tu… tu plaisantes ?
— Je n’ai jamais été aussi sérieuse. Nicolas, je t’aime. Mais je refuse de continuer à servir de vache à lait à ta famille.
Il bondit de sa chaise.
— C’est un ultimatum ?
— Appelle ça comme tu veux. Moi, je dis simplement que c’est terminé.
Nicolas quitta la cuisine d’un pas furieux et claqua la porte d’entrée derrière lui. Sophie resta assise, immobile, à regarder par la fenêtre la pluie qui venait de se mettre à tomber.
Une heure plus tard, Camille appela. Sophie laissa sonner. Puis ce fut Françoise. Elle ne décrocha pas davantage. Le soir, Nicolas rentra enfin, en colère, l’haleine chargée d’alcool.
— Tu es contente ? Tu as obtenu ce que tu voulais ? lança-t-il dès le seuil. Ma mère est à l’hôpital, ma sœur est en pleine crise !
— Ce sont leurs problèmes, répondit Sophie sans hausser le ton.
— Tu es… tu es juste égoïste !
— Peut-être. Mais une égoïste qui décide elle-même de ce qu’elle fait avec son argent.
Nicolas s’avança alors vers sa femme, le visage durci par la rage.
