Nicolas, combien de temps suis-je encore censée supporter ça ?
— Sophie, calme-toi. Camille fait partie de la famille !
— De la famille ? répéta-t-elle, la voix soudain brisée. Et moi, alors, je suis quoi ? Je cumule deux emplois, je mets de côté le moindre euro, pendant que ta sœur se permet de ne presque pas travailler et de vivre avec notre argent ?
— Camille travaille ! protesta Nicolas, comme s’il cherchait à la protéger coûte que coûte.
— Où ça ? Dans quel vrai travail ? Quelques heures comme vendeuse ? Nicolas, Camille est en parfaite santé. Elle a deux bras, deux jambes : qu’elle aille gagner sa vie !
Le visage de Nicolas se ferma.
— Tu ne comprends pas. Elle a des enfants…
— La moitié du pays a des enfants ! Ce n’est pas une raison pour vivre aux crochets des autres !
À cet instant, Sophie repensa au mois précédent. Là encore, Nicolas avait « dépanné » sa sœur de cent cinquante euros. Avant cela, il avait donné cent euros à sa mère. Sophie se mit à faire les comptes mentalement, et le total lui donna presque le vertige : en moins d’un an, la famille de son mari leur avait emprunté plus de deux mille euros. Pas un seul centime n’était revenu.
Le lendemain, comme Nicolas l’avait annoncé, Françoise arriva chez eux. Pour quelqu’un qui se plaignait de sa tension, elle avait étonnamment bonne mine : joues rosées, robe neuve, coiffure impeccable, comme si elle sortait de chez le coiffeur.
— Ma petite Sophie, tu as encore maigri ! lança-t-elle en guise de bonjour. Tu ne te ménages vraiment pas.
Sophie ne répondit rien. Elle se contenta de dresser la table, les gestes précis, le visage fermé. Françoise s’installa avec l’assurance de quelqu’un qui se sentait chez elle, puis entama son refrain habituel.
— Ah, comme la vie est devenue difficile… Tout augmente, et ma retraite ne suit pas. Je me demande si je ne devrais pas trouver un petit travail…
Nicolas réagit aussitôt :
— Maman, voyons ! À ton âge, tu ne vas pas te remettre à travailler. On t’aidera.
La théière heurta la table avec un bruit sec. Françoise et Nicolas tournèrent la tête vers Sophie, surpris.
— Avec quoi allons-nous aider, Nicolas ? demanda-t-elle d’un ton glacial. Nous arrivons déjà à peine à nous en sortir.
— Sophie ! s’indigna son mari.
— Quoi, “Sophie” ? Françoise, pardonnez-moi, mais nous aussi, nous tirons le diable par la queue jusqu’à la fin du mois. Je fais deux boulots pour qu’on puisse mettre un minimum de côté.
Sa belle-mère pinça les lèvres.
— De notre temps, les femmes respectaient leur mari. La famille passait avant tout.
— De votre temps, les hommes faisaient vivre leur foyer, répliqua Sophie sans baisser les yeux. Ils ne se reposaient pas sur le dos de leur femme.
Nicolas devint écarlate.
— Tu te prends pour qui, à parler comme ça ?
— Pour quelqu’un qui dit enfin la vérité ! En un an, tu as changé trois fois d’emploi, Nicolas. Et à chaque fois, c’était de ton plein gré.
— Ce n’est pas vrai ! tenta-t-il de se défendre.
— Ah, pardon. La dernière fois, tu n’es pas parti : on t’a licencié parce que tu n’allais plus travailler.
Françoise porta les mains à sa poitrine.
— Nicolas, qu’est-ce qu’elle raconte sur toi ?
— Maman, Sophie dramatise…
— Je dramatise ? Sophie se dirigea vers le buffet et en sortit un dossier rempli de factures. Voilà les reçus des six derniers mois. Tout a été payé avec ma carte. Et ici, le relevé de notre compte commun : en un an, Nicolas y a versé quatre cents euros. Quatre cents. En douze mois.
Françoise resta muette devant les papiers. Puis elle releva les yeux vers sa belle-fille.
— Mais Nicolas t’aide à la maison…
Sophie eut un rire bref, dur, presque amer.
— Il m’aide ? Françoise, dites-moi : quand votre fils a-t-il préparé le dîner pour la dernière fois ? Quand a-t-il lancé une machine ? Quand a-t-il fait le ménage ?
Le soir, après le départ de Françoise, un silence pesant s’installa dans l’appartement.
