— Tu te moques de moi, c’est ça ?! Je m’épuise dans deux boulots, et il faudrait encore que ce soit moi qui paie pour tes parasites ! — ai-je éclaté.
Sophie se laissa tomber sur le canapé avec lassitude, les doigts pressés contre ses tempes douloureuses après cette journée interminable. D’abord huit heures au bureau, puis quatre de plus à tenir une comptabilité pour un entrepreneur qu’elle connaissait. Cela durait ainsi depuis trois ans déjà. Dans l’appartement, un silence pesant s’était installé ; seul le ronronnement régulier du réfrigérateur venait de la cuisine.
La porte d’entrée claqua : Nicolas venait de rentrer. Sophie ne releva même pas la tête. Elle continua de se masser les tempes, les paupières closes. Son mari fila vers la cuisine et se mit à faire tinter les assiettes et les casseroles.
— Sophie, tu manges quelque chose ? — lança Nicolas depuis la cuisine.
— Je n’ai pas faim, répondit-elle sans ouvrir les yeux.

Ils étaient mariés depuis sept ans. Sept années qui avaient commencé sous le signe des promesses et de l’espoir, avant de se transformer peu à peu en une suite de disputes, de silences blessants et de rancœurs accumulées. Sophie revit leur mariage : comme ils avaient l’air heureux, alors. Nicolas lui avait juré qu’il serait son appui, son refuge, celui qui la protégerait. Où étaient passées ces grandes paroles ?
L’appartement, Sophie l’avait reçu de sa grand-mère avant même leur union. Un deux-pièces bien situé, dans un quartier agréable, avec vue sur un parc. Elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux : c’était le seul point solide, le seul endroit vraiment à elle dans toute son existence.
À l’assurance où elle travaillait, son salaire tombait régulièrement, certes, mais il n’avait rien de généreux. Voilà pourquoi elle acceptait des missions le soir, après sa journée principale.
Nicolas entra dans le salon avec une assiette de pâtes.
— Tu as encore travaillé jusqu’à pas d’heure ? demanda-t-il en s’installant dans le fauteuil en face d’elle.
— Et je suis censée faire comment ? Tu sais très bien qu’on met de côté pour les travaux. Et j’aimerais bien qu’un jour on parte en vraies vacances, ailleurs que dans la maison de campagne de ta mère.
Au mot « mère », le visage de Nicolas se crispa. Françoise, c’était un chapitre à part entière. Sa belle-mère débarquait régulièrement chez eux, toujours avec les mêmes plaintes sur sa santé, son manque d’argent, ses malheurs. Et ces visites finissaient invariablement de la même façon : Nicolas lui glissait de l’argent.
— À propos, maman passe demain, lâcha-t-il d’un ton qui se voulait négligent.
Sophie ouvrit brusquement les yeux.
— Encore ? Elle était là il y a deux semaines !
— Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Sa tension recommence à faire des siennes, elle veut consulter un médecin.
— Elle peut très bien voir un médecin dans sa ville, marmonna Sophie.
Nicolas posa son assiette avec irritation.
— Sophie, c’est ma mère ! C’est si difficile de faire preuve d’un peu de compréhension ?
De la compréhension… Sophie eut un sourire amer. En sept ans, Nicolas avait changé cinq fois d’emploi. Une fois, le patron était un imbécile ; une autre, l’équipe ne lui convenait pas ; ensuite, le salaire était trop bas. À présent, il travaillait comme conseiller dans une concession automobile, mais là encore, les plaintes avaient déjà commencé.
Le téléphone de Nicolas sonna. Il jeta un coup d’œil à l’écran, puis sortit dans l’entrée. Sophie tendit l’oreille : c’était Camille, sa sœur. Encore un dossier épuisant. Trente-deux ans, deux enfants de deux pères différents, des dettes permanentes, des crédits partout. Et toujours la même solution : appeler son grand frère.
Quand Nicolas revint dans le salon, il avait cet air coupable que Sophie connaissait par cœur. Elle comprit immédiatement.
— Combien ? demanda-t-elle d’une voix lasse.
— Sophie, ne le prends pas comme ça… Camille traverse une mauvaise passe. Les enfants reprennent l’école, et son ex est en retard pour la pension.
— Combien, Nicolas ?
— Deux cents euros. Mais elle a promis de les rendre dans un mois !
Sophie bondit du canapé. Ses mains tremblaient de colère.
— Dans un mois ? Comme la dernière fois ? Et celle d’avant ?
