— Émilie, ma chérie… balbutia-t-elle en étouffant un sanglot, les doigts crispés sur la portière. Je voulais seulement que tout aille bien pour vous ! Je m’inquiétais, voilà tout !
— Vous vous inquiétiez pour votre fils, Brigitte. Pas pour nous. Pour lui.
À cet instant, Louis surgit de l’immeuble. Il n’avait même pas pris le temps d’enfiler une veste ; il portait encore ses chaussons. En apercevant sa mère près de la voiture, il se précipita vers nous.
— Émilie, attends ! lança-t-il en écartant Brigitte pour agripper la poignée. Ne pars pas. Je t’en supplie.
Je le regardai à travers la vitre. Son visage était livide, et dans ses yeux flottait une panique presque enfantine.
— Louis, lâche cette portière.
— Non ! Je ne peux pas te laisser partir comme ça ! Il faut qu’on parle !
— Nous avons déjà parlé.
— De l’argent ? Il passa nerveusement sa langue sur ses lèvres. Écoute, je comprends, tu l’as gagné seule. C’est bien. Vraiment. Je suis fier de toi. On pourrait… on pourrait l’investir. Acheter un appartement plus grand. Ou une maison. Tu as toujours rêvé d’une maison avec un jardin, non ?
À cet instant, quelque chose en moi se rompit pour de bon. Même maintenant, même alors que tout s’effondrait, il ne parlait que d’argent. Pas de nous. Pas de moi. Pas de ce qu’il était en train de perdre. Seulement de cet argent.
— Louis, dis-je d’une voix étonnamment calme, écarte-toi de la voiture. Je te le demande gentiment une dernière fois.
— Émilie, je t’aime ! s’écria-t-il soudain.
Ces mots sonnèrent si faux que j’eus presque envie de rire. Depuis quand ne me les avait-il pas dits ? Un an ? Deux ? Et encore, machinalement, avant de dormir, les yeux rivés sur son téléphone.
— Lâche.
Il ne bougea pas. Il restait là, accroché à la poignée, et je voyais bien son désespoir. Mais ce n’était pas celui d’un homme qui perd la femme qu’il aime. C’était celui de quelqu’un à qui l’on arrache une chose précieuse. Un bien. Une possession.
— Louis ! cria Brigitte en lui saisissant l’épaule. Mets-toi à genoux ! À genoux, tu entends ? Demande-lui pardon !
Il tourna la tête vers sa mère, puis vers moi. Et, contre toute attente, il s’agenouilla réellement. Là, sur l’asphalte humide, en chaussons, les mains jointes comme pour prier.
— Émilie, je t’en supplie. Ne t’en va pas. Je vais changer. On va réparer tout ça. Je serai différent, je te le promets !
Des voisins s’étaient arrêtés près de l’entrée de l’immeuble et nous observaient sans discrétion. Quelqu’un sortait déjà son téléphone, probablement pour filmer. Le chauffeur de taxi se racla la gorge.
— Mademoiselle, peut-être que vous devriez quand même discuter avec lui ? Là, le pauvre type est vraiment…
Je remontai entièrement la vitre.
— On y va.
— Émilie ! hurla Louis en se relevant d’un bond et en frappant contre la vitre. Émilie, ne fais pas ça ! S’il te plaît !
Brigitte s’accrochait à son bras, sanglotant et marmonnant des paroles incompréhensibles. La voiture démarra. Louis courut derrière nous sur quelques mètres, puis il ralentit, incapable de suivre.
Dans le rétroviseur, je le vis rester planté au milieu de la cour tandis que sa mère gesticulait autour de lui, continuant de parler avec agitation. Puis un virage les effaça de mon champ de vision.
— Ça doit être dur pour vous, dit le chauffeur avec une compassion retenue.
— Vous savez quoi ? répondis-je en m’appuyant contre le dossier.
Des larmes se mirent à couler sur mes joues, mais ce n’étaient pas des larmes de chagrin. C’étaient des larmes de délivrance.
— Pour la première fois depuis des années, je me sens légère.
Il hocha simplement la tête, sans ajouter un mot. Il avait la délicatesse rare de ne pas insister.
Dès que nous rejoignîmes l’avenue, mon téléphone se mit à vibrer sans relâche. Louis. Brigitte. Encore Louis. Des appels, des messages, les uns après les autres. Je coupai le son.
Parmi toutes ces notifications, il y en avait une de Julien : « Comment ça s’est passé ? Tout va bien ? »
Je lui répondis : « Oui. Tout s’est bien passé. Merci pour tout. »
Sa réponse arriva presque aussitôt : « Tiens bon surtout. Et si tu as besoin, je suis joignable à n’importe quel moment. »
Je souris malgré moi. Julien était quelqu’un de bien. Il l’avait toujours été. Et, surtout, il avait toujours été de mon côté.
L’hôtel où je demandai au chauffeur de me déposer n’était pas très grand, mais il avait quelque chose de chaleureux. Il se trouvait en plein centre-ville, près d’un parc. Je pris une chambre pour une semaine : assez de temps pour trouver un vrai logement et régler les premières démarches administratives.
Quand la porte de la chambre se referma derrière moi, je m’assis sur le lit et laissai mon regard parcourir la pièce. Tout était propre. Calme. Personne pour me dire que je faisais mal les choses. Personne pour juger chacune de mes phrases, chacun de mes gestes, chacune de mes décisions.
Le téléphone vibra encore. Louis. Trente-septième appel. Je bloquai son numéro. Puis je fis la même chose avec celui de Brigitte.
Demain, j’appellerais un avocat pour lancer la procédure de divorce. Après-demain, je verrais un agent immobilier. La vie ne s’arrêtait pas. Au contraire, elle recommençait.
Je m’approchai de la fenêtre. En bas, les lumières de la ville brillaient, et les passants filaient chacun vers leur destination. Quelque part, Louis venait enfin de comprendre ce qu’il avait perdu. Quelque part, Brigitte découvrait que sa belle-fille n’était pas aussi effacée qu’elle l’avait cru.
Et moi, debout devant la vitre, la tête haute, je savais pour la première fois en huit ans une chose avec une certitude absolue : j’étais libre.
