C’était précisément cette somme qu’elle comptait réserver pour verser un premier acompte sur le matériel.
Émilie Lemaire ferma les paupières. Une pulsation lourde lui battait aux tempes. Et, soudain, comme une image trop vive, le souvenir de leur mariage lui revint. Quatre ans plus tôt, en août. Thierry Lefevre lui avait alors récité des poèmes écrits par lui, maladroits, presque ridicules, mais attendrissants. Il jurait qu’il la porterait dans ses bras, qu’ils avanceraient ensemble, comme une équipe. Une équipe… Quelle plaisanterie.
— Émilie, tu m’entends quand je te parle ?! aboya-t-il depuis le salon, agacé.
— Oui, répondit-elle en rouvrant les yeux. J’y vais.
Elle enfila sa veste à la hâte, glissa les pieds dans ses baskets, prit son sac et sa carte bancaire. Sur le palier, l’air sentait le tabac froid et l’humidité. L’ascenseur, évidemment, était encore en panne. Elle descendit les sept étages à pied, longeant les murs couverts de tags, passant devant une porte derrière laquelle une femme hurlait sur ses enfants.
Dehors, le froid la saisit aussitôt. Émilie marcha vite, presque au pas de course, en direction de l’épicerie ouverte toute la nuit, au coin de la rue. Des voitures filaient le long du trottoir, des groupes de jeunes riaient bruyamment, quelqu’un posait devant un sapin illuminé pour une photo. Les fêtes approchaient, la ville se préparait à célébrer. Dans sa tête à elle, il n’y avait qu’une liste qui tournait en boucle : bière, poulets, pommes de terre…
La boutique était trop éclairée, étouffante. Émilie remplit son panier sans s’attarder, passa en caisse. Soixante-trois euros. Le paiement fut accepté. Il lui resta deux euros sur son compte. Deux euros jusqu’au vingt-sept décembre.
Quand elle rentra, Thierry dormait déjà sur le canapé, étalé de tout son long, ronflant légèrement, son téléphone posé sur la poitrine. La télévision continuait de parler dans le vide. Émilie déposa les sacs dans la cuisine, éteignit la lumière du salon et referma doucement la porte.
Elle s’assit à la table. Puis elle sortit son portable et écrivit à Léa Duval : « Ne m’en veux pas. Je t’expliquerai tout. »
Mais, en réalité, il n’y avait rien à expliquer. Ou plutôt, il y en avait trop. Et elle n’avait pas la force de commencer, parce qu’elle savait très bien qu’au premier mot tout s’effondrerait. Le fragile château de cartes qu’elle maintenait debout depuis des mois finirait par s’écrouler pour de bon.
Émilie posa le front sur ses bras et resta ainsi, immobile, dans le silence de la cuisine vide. Le robinet gouttait. La petite lumière du réfrigérateur clignotait par intermittence. Demain viendrait un autre jour. Puis le suivant. Et mercredi, les invités arriveraient ; elle sourirait, servirait les salades, ferait semblant. Sa belle-mère trouverait bien une remarque à faire sur sa coiffure ou sur sa robe. Thierry, lui, rirait avec les autres.
Parce que cela se passait toujours ainsi.
Le matin, Thierry partit tôt. La porte claqua derrière lui sans un mot d’adieu. Émilie resta allongée, les yeux fixés au plafond, à écouter ses pas s’éloigner dans la cage d’escalier. Son téléphone indiquait sept heures. Elle aurait pu dormir encore une heure, mais le sommeil ne venait plus.
Elle se leva et mit la bouilloire en marche. Dans l’évier s’entassait la vaisselle du dîner de la veille ; bien sûr, Thierry n’y avait pas touché. Elle savonnait les assiettes machinalement lorsque son portable sonna. Numéro inconnu.
— Allô ?
— Madame Lemaire ? demanda une voix masculine qu’elle ne reconnut pas, avec un léger accent. Je m’appelle Romain Schneider. Je vous appelle au sujet de votre mari.
Son cœur sembla tomber d’un coup. Un accident ? L’hôpital ? Elle imagina aussitôt le pire, comme on le fait toujours lorsqu’un inconnu téléphone à sept heures du matin.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? souffla-t-elle.
— Rien de grave. Enfin… pas de ce genre-là. Je voulais simplement vous prévenir. Personnellement. Il y eut un silence. Votre mari a une liaison avec ma femme. Depuis quatre mois.
Émilie resta debout, l’éponge mouillée à la main, incapable de produire le moindre son. Dans son crâne, il n’y avait plus rien. Un vide blanc, vibrant, assourdissant.
— Vous êtes toujours là ? demanda l’homme.
— Oui, murmura-t-elle. Je… comment le savez-vous ?
— J’ai trouvé leurs messages. Ils prévoient de vivre ensemble après le Nouvel An. Thierry lui a promis qu’il demanderait le divorce en janvier. Il lui a dit que tout était déjà décidé.
L’éponge lui échappa des doigts et tomba avec un bruit mou dans l’évier. Émilie agrippa le bord de la table.
— Qui est-elle ? demanda-t-elle, d’une voix qui ne lui appartenait presque plus.
— Corinne Michel. Une amie de votre belle-mère.
Corinne. Cette même Corinne qui devait venir mercredi. Celle pour qui elle était censée préparer une table de douze personnes. Émilie se mit soudain à rire. Un rire nerveux, incontrôlable, presque douloureux.
— Vous allez bien ? s’inquiéta Romain Schneider.
— Oui, répondit-elle à travers ce rire qui lui échappait encore. C’est juste que… il m’a demandé de cuisiner pour elle. Pour eux tous. Vous comprenez ?
— Je comprends, dit-il plus bas. C’est justement pour cela que je vous ai appelée. Je ne voulais pas vous laisser dans l’ignorance.
