— Tu n’as vraiment plus aucune gêne ? lança Thierry Lefevre sans même lever les yeux de son téléphone, au moment où Émilie Lemaire passait devant lui, son sac à l’épaule. Tu comptes aller où comme ça ?
Elle s’immobilisa dans l’entrée. Sa main touchait déjà la poignée. Dehors, ce soir de décembre avait depuis longtemps basculé dans la nuit, et dans l’appartement seule la cuisine restait éclairée par une vieille ampoule jaunâtre, désagréable, que Thierry Lefevre promettait de remplacer depuis octobre.
— Je vais voir Léa Duval. On avait prévu de…
Il la coupa enfin, arrachant son regard à l’écran.
— Je me fiche complètement de ton salon de beauté ! Tu dresseras d’abord la table pour les invités de ma mère, et après tu iras où tu voudras ! cracha-t-il.

Il y avait dans sa voix une froideur si brutale qu’Émilie Lemaire lâcha machinalement la poignée.
Son salon de beauté. Il disait toujours cela sur le même ton moqueur, en étirant les mots comme s’il parlait d’un caprice d’enfant. Pourtant, depuis six mois, Émilie Lemaire y mettait tout ce qu’elle avait : l’argent économisé sur son salaire de comptable, ses soirées, son énergie, ses espoirs. Léa Duval avait déjà trouvé un local, et elles devaient signer le bail lundi. Tout était presque prêt.
— Thierry Lefevre, on en avait parlé il y a une semaine ! Je ne savais pas que ta mère…
— Maintenant, tu le sais.
Il se leva du canapé. Grand, lourd, vêtu d’un tee-shirt détendu taché de ketchup, il s’approcha d’elle, et Émilie Lemaire sentit aussitôt l’odeur de bière.
— Ils seront douze. Maman a appelé il y a une heure. Corinne Michel vient avec sa famille, Christophe Roussel avec sa femme, et puis tante Odette Roux… Bref, tu t’occupes de la table. Salades, amuse-bouches, tout le reste. Tu sais faire.
Douze personnes. Un mercredi. Trois jours avant le week-end. Alors qu’elle-même travaillait jusqu’à vingt heures, qu’il faudrait encore acheter les provisions, cuisiner, nettoyer cet appartement toujours encombré. Émilie Lemaire serra la lanière de son sac ; le cuir grinça désagréablement sous ses doigts.
— Je ne peux pas annuler ce rendez-vous, Thierry Lefevre. C’est important. Si nous ne versons pas l’acompte avant vendredi, le local nous échappe.
Il eut un petit rire mauvais. Pas un sourire : un rictus, les lèvres tordues, comme si elle venait de dire une absurdité monumentale.
— Tu crois vraiment que ton petit salon passe avant la famille ? Maman réunit tout le monde exprès, elle veut annoncer…
Il s’interrompit net. Mais Émilie Lemaire le remarqua. Elle vit la phrase rester suspendue, puis la manière trop rapide dont il changea de sujet.
— Enfin, ça ne te regarde pas. Tu prépares la table, point final.
Elle resta debout, son sac toujours entre les mains, tandis qu’en elle quelque chose se retournait lentement. Ce n’était pas la première fois depuis des mois. À vrai dire, ce n’était même pas la première fois cette année. Thierry Lefevre avait changé — ou peut-être avait-il simplement cessé de se cacher. Avant, au moins, il faisait semblant de l’écouter. Avant, quand il dépassait les bornes, il s’excusait. Désormais, il ne prenait même plus cette peine.
— Très bien, murmura-t-elle.
Elle retira son sac de son épaule.
Satisfait, Thierry Lefevre hocha la tête et retourna vers le canapé. Il attrapa la télécommande, alluma une émission quelconque et se mit à rire aux plaisanteries, en buvant sa bière directement à la canette. Émilie Lemaire, elle, entra dans la cuisine et sortit son téléphone.
« Léa Duval, pardon, je ne pourrai pas ce soir. On s’appelle demain ? »
La réponse arriva presque aussitôt :
« Émilie Lemaire, c’est la troisième fois ce mois-ci. Qu’est-ce qui se passe ? »
Qu’est-ce qui se passait ? Émilie Lemaire leva les yeux vers la fenêtre. Derrière la vitre, les lumières de la ville clignotaient ; quelque part, des gens vivaient vraiment, se voyaient, riaient, faisaient des projets. Elle, elle se tenait dans une cuisine, enveloppée dans un peignoir en éponge que Thierry Lefevre qualifiait de « truc de bonne femme », incapable de savoir quoi répondre à son amie.
« Tout va bien. Je suis juste fatiguée. Demain, c’est sûr, on se voit. »
Elle posa le téléphone sur la table et ouvrit le réfrigérateur. Il était presque vide. Il fallait aller faire les courses. Douze personnes. Des salades, des bouchées, un plat chaud. Peut-être quelque chose à base de viande ? Sa belle-mère aimait le gratin de champignons, même si elle trouvait toujours à redire : tantôt les champignons n’étaient pas les bons, tantôt le fromage ne fondait pas comme il fallait.
— Émilie ! cria Thierry Lefevre depuis le salon. Il n’y a plus de bière ?
— Non ! répondit-elle.
— Passe au magasin !
Elle ne répliqua pas. Elle prit simplement un carnet dans le placard et commença la liste des achats. Trois poulets. Trois kilos de pommes de terre. Carottes, oignons, mayonnaise, œufs… Les montants s’additionnaient déjà dans sa tête : environ cinquante euros, peut-être soixante. Or il lui restait justement soixante-cinq euros sur sa carte jusqu’à son prochain salaire.
