« Je gagne assez pour nous deux » dit-il en insistant, la poussant à quitter son emploi

Loyauté généreuse, choix admirable mais profondément injuste.
Histoires

À l’annonce du jugement, Camille Mathieu tourna les yeux vers son ex-mari. Xavier Barbier restait assis, la tête basse, les poings crispés sur ses genoux.

Quand l’audience fut levée, il la rattrapa dans le couloir du tribunal.

— Tu m’as piégé.

— Non, répondit-elle d’une voix calme. Tu t’es piégé tout seul. Tu pensais que tes menaces suffiraient à me faire peur. Que je resterais à tes côtés, que je continuerais à accepter tes infidélités et tes humiliations sans rien dire.

— Comment as-tu obtenu tous ces papiers ? Toutes ces preuves ?

Camille soutint son regard sans ciller.

— Je les ai gardés. Depuis longtemps. Tu sais, Xavier, je ne suis pas stupide. Je t’ai vu changer. Alors, pendant les deux dernières années, je me suis préparée. Au cas où. Et ce “cas où” a fini par arriver.

Il déglutit avec difficulté.

— Trois cent cinquante-quatre mille euros… Je n’ai pas une somme pareille disponible maintenant.

— Alors tu vendras des boutiques. Ou la maison. Ou la voiture. Peu m’importe. Le tribunal t’a laissé six mois.

Elle fit demi-tour et se dirigea vers la sortie.

— Camille ! lança-t-il derrière elle.

Elle s’arrêta, puis se retourna.

— Je croyais que tu m’aimais.

Un sourire triste passa sur son visage.

— Je t’ai aimé. Pendant quinze ans. Mais toi, tu t’es servi de cet amour. Tu l’as écrasé, trahi, sali. Aujourd’hui, la seule personne que je choisis d’aimer, c’est moi. Moi, et la vie que je vais reconstruire.

Puis elle partit.

Ils ne se revirent plus pendant longtemps.

Pour réunir l’argent, Xavier dut vendre trois de ses sept boutiques. Il contracta aussi des emprunts qui l’étranglèrent rapidement. Son affaire, jusque-là solide, commença à vaciller. Quant à Clara Michel, dès qu’elle comprit que les ennuis financiers s’accumulaient, elle ne tarda pas à trouver un autre amant fortuné.

Avec la somme obtenue, Camille Mathieu créa son propre cabinet de comptabilité. Rien de grandiose au départ : quelques bureaux, trois salariés, une clientèle à construire. Mais c’était à elle. Elle retrouvait enfin le métier qu’elle aimait, avec ses propres règles et son propre rythme.

Un an plus tard, son cabinet suivait déjà une vingtaine de clients et lui assurait des revenus réguliers.

Elle s’acheta aussi un appartement. Un petit trois-pièces sans prétention, mais qui lui appartenait entièrement. Elle le rénova selon ses goûts, choisit les couleurs, les meubles, les rideaux. Elle adopta un chat et s’inscrivit à des cours d’italien, simplement parce qu’elle en avait envie.

Sa vie devint paisible. Libre. Heureuse.

Léa Richard passait souvent la voir. Elles ouvraient une bouteille de vin, parlaient pendant des heures et finissaient toujours par rire.

— Tu te rappelles la tête de Xavier au tribunal ? dit un soir Léa Richard. Il était blanc comme un drap.

Camille sourit en portant son verre à ses lèvres.

— Il était persuadé que j’allais céder. Que j’aurais peur de me retrouver sans argent.

— Et tu l’as battu à son propre jeu. Avec élégance.

— Je ne l’ai pas battu. J’ai seulement compris mes droits. Et je n’y serais pas arrivée sans ton aide.

— Tu ne me dois rien. J’adore quand la justice remet les choses à leur place.

Un jour, par hasard, Camille croisa Xavier dans un centre commercial. Il avait l’air fatigué, plus vieux aussi, comme si les derniers mois l’avaient usé de l’intérieur.

— Salut, dit-il.

— Bonjour.

— Tu vas bien ?

— Très bien. Et toi ?

Il haussa les épaules.

— Moyen. J’essaie de relancer l’activité. Ce n’est pas simple après… après tout ça.

Camille hocha doucement la tête.

— Je te souhaite d’y parvenir.

Puis elle poursuivit son chemin, sans se retourner.

Xavier resta immobile, les yeux fixés sur elle. Il regardait s’éloigner une femme belle, droite, sûre d’elle. Une femme qu’il avait perdue par arrogance et par bêtise.

Camille, elle, avançait entre les vitrines en songeant qu’il arrive parfois que les menaces se retournent contre ceux qui les profèrent.

Xavier avait cru qu’en brandissant le divorce comme une arme, il la ferait taire et l’obligerait à supporter l’insupportable. Au lieu de cela, il avait reçu une leçon.

Dure. Coûteuse. Mais juste.

Il ne faut jamais sous-estimer une femme. Surtout lorsqu’elle a aimé, patienté et donné pendant quinze ans.

Car tôt ou tard, la patience s’épuise.

Et alors commence la justice.

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