Lorsque la porte se referma derrière ses parents, un silence pesant envahit l’appartement, épais comme l’air avant un orage. Maxime Renard se tourna vers sa femme. Dans ses yeux, il y avait tant d’incompréhension et de supplications que Sophie Durand sentit les larmes lui monter à la gorge. Pourtant, elle ne céda pas.
— Écoute… je ne voulais pas que ça prenne cette tournure. Mes parents étaient vraiment dans une situation compliquée… avec ces travaux…
— Quels travaux, Maxime ? demanda Sophie d’une voix lasse. Ils ne les ont même pas commencés. Tes parents ont simplement décidé de s’installer chez moi comme s’ils prenaient possession d’une forteresse. Et toi, tu les as laissés faire.
— Ne parle pas d’eux comme ça ! s’emporta-t-il, touché au vif. Ils n’avaient pas de mauvaises intentions. Ils pensaient seulement que vivre tous ensemble serait plus simple.
— Plus simple pour qui ? Pour toi ? Pour eux ? Est-ce que quelqu’un s’est demandé ce que moi, je ressentais ?
Elle se laissa tomber sur le canapé, vidée, comme si toute son énergie l’avait quittée d’un seul coup. Maxime s’assit près d’elle et tenta de prendre sa main, cherchant un dernier point d’appui. Mais Sophie était déjà ailleurs, hors de sa portée.
— Sophie… on peut encore réparer les choses. Je parlerai à mes parents, je te le promets.
— Non, Maxime, répondit-elle presque dans un souffle.
Sa voix était basse, mais d’une fermeté si glaciale qu’il en resta pétrifié.
— Il est trop tard pour revenir en arrière. Je vais demander le divorce.
— Quoi ? s’écria-t-il en se levant brusquement, les yeux agrandis par la stupeur. Pour une broutille pareille ?
— Une broutille ? répéta Sophie avec un sourire amer. Tu appelles ça une broutille ? Tu as permis à tes parents de faire la loi dans mon propre appartement. Pas une seule fois tu ne t’es rangé de mon côté. Tu savais qu’ils comptaient rester ici définitivement, et tu t’es tu. Ce n’est pas une maladresse, Maxime. C’est une trahison.
Le lendemain matin, Sophie se rendit au tribunal. Sa main ne trembla pas au moment d’entamer les démarches, car sa décision était désormais solide, inébranlable. En rentrant chez elle, elle ne ressentit ni peur ni regret. Seulement un grand vide, mêlé à une étrange légèreté, comme si l’on venait enfin de lui retirer une couverture trop lourde des épaules.
Maxime, lui, se retrouva écartelé entre elle et ses parents. Il revint plusieurs fois. Un jour, il apparut sur le palier avec un bouquet à la main, image maladroite d’un passé qu’il voulait ressusciter, tentative désespérée de prétendre qu’il restait encore quelque chose à sauver.
— J’ai compris, Sophie. J’ai tout compris. Donne-nous une chance de recommencer, je t’en supplie…
Mais Sophie demeura inflexible, froide et droite comme un vent d’hiver.
— Non, Maxime. Tu as choisi ton chemin. Moi, je choisis le mien.
Après le divorce, la vie sembla reprendre son souffle. Sophie s’inscrivit à la piscine, changea de coiffure, renouvela sa garde-robe. Elle osa même trinquer avec ses amies, chose qu’elle s’était longtemps interdite, comme si le regard de sa belle-mère continuait autrefois de planer au-dessus de chaque table. Tout ce qu’elle avait désiré sans jamais s’autoriser à le faire prenait enfin place dans sa réalité.
Un soir, installée dans son fauteuil, un livre ouvert entre les mains, Sophie comprit soudain qu’elle ne se souvenait plus de la dernière fois où elle s’était sentie aussi vivante.
— La liberté, murmura-t-elle en parcourant du regard son appartement chaleureux, enfin redevenu le sien. Voilà ce qui compte vraiment.
Son téléphone vibra, la ramenant à l’instant présent. Naturellement, Monique Lambert essayait encore d’appeler.
Sophie regarda l’écran sans bouger. Elle ne décrocha pas. Puis elle supprima le numéro. Ses doigts restèrent parfaitement calmes. Cette histoire ne lui appartenait plus. Cette douleur non plus.
Devant elle s’ouvrait une existence nouvelle. Une vie dans laquelle personne ne franchirait plus ses limites, où elle seule déciderait avec qui partager son toit, sa confiance et son cœur. Et, pour la première fois depuis longtemps, cela lui suffisait pleinement.
