Camille Mathieu avait partagé quinze années de sa vie avec Xavier Barbier. Ils s’étaient mariés jeunes : elle venait d’avoir vingt-deux ans, lui en avait vingt-cinq. À l’époque, tout semblait simple : l’amour, les élans romantiques, les projets bâtis à deux pour l’avenir.
Le début de leur mariage avait été heureux. Xavier travaillait comme responsable commercial dans une société de négoce, tandis que Camille occupait un poste de comptable dans une petite entreprise. Ils ne roulaient pas sur l’or, mais leur quotidien était paisible et uni. Ensemble, ils mettaient de l’argent de côté pour acheter un appartement et parlaient souvent des enfants qu’ils auraient un jour.
Trois ans plus tard, Xavier lança sa propre affaire : une modeste boutique de pièces détachées automobiles. Camille se mit aussitôt à l’épauler. Sans réclamer le moindre salaire, elle tenait les comptes après ses journées de travail, restant parfois penchée sur les papiers jusqu’au cœur de la nuit. Tout ce qu’ils possédaient — économies, énergie, temps — passait dans ce projet.
Puis l’entreprise prit son essor. Une première boutique, puis une deuxième, puis une troisième. Cinq ans après, Xavier dirigeait déjà un réseau de sept points de vente répartis dans la ville. L’argent se mit à entrer à flots.
Ils achetèrent un grand appartement de quatre pièces dans un quartier recherché. Ensuite vint une maison à la campagne. Puis deux voitures : une BMW pour lui, une Audi pour elle. Trois fois par an, ils partaient se reposer à l’étranger.

Camille quitta son emploi. Xavier avait insisté : selon lui, il avait besoin d’une épouse à la maison, pas d’une femme absorbée par un bureau.
« À quoi bon continuer cette comptabilité ? On te paie une misère. Reste à la maison, occupe-toi de toi, de notre foyer. Je gagne assez pour nous deux », répétait-il.
Camille finit par accepter. Elle devint femme au foyer. Elle cuisinait, faisait le ménage, allait à la salle de sport, retrouvait ses amies. Leur existence paraissait confortable, presque idéale.
Mais, avec les années, elle commença à percevoir quelque chose de différent chez Xavier.
Il rentrait de plus en plus tard du travail. Quand il franchissait enfin la porte, il semblait épuisé, nerveux, facilement agacé. Aux questions, il ne répondait que par quelques mots secs. Son téléphone restait hors de vue, et tous ses appareils furent soudain protégés par des mots de passe.
« Xavier, tout va bien ? » lui demandait Camille.
« Oui, ça va. Beaucoup de travail. Ne commence pas. »
Il était devenu distant. Les gestes tendres avaient disparu : plus d’étreintes, plus de baisers. Il dormait même dans une autre chambre, prétextant qu’il devait être en forme pour des rendez-vous importants.
Camille n’était pas naïve. Au fond d’elle, elle comprenait ce qui était en train de se passer. Seulement, elle avait peur de se l’avouer.
Un soir, Xavier rentra plus tôt que d’habitude. Il s’installa face à Camille, dans le salon.
« Il faut qu’on parle. »
Le cœur de Camille se serra brutalement.
« De quoi ? »
« De notre mariage. Ou plutôt de ce qu’il n’est plus. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Xavier poussa un soupir.
« Camille, soyons honnêtes. Il n’y a plus rien entre nous. On vit comme deux voisins. Moi, je travaille ; toi, tu restes à la maison. Nous n’avons plus d’intérêts communs, plus d’intimité. »
« Xavier, ce n’est pas vrai. Moi, je t’aime. On peut arranger les choses, discuter, partir quelque part tous les deux… »
« Non », coupa-t-il froidement. « Je n’ai aucune envie de réparer quoi que ce soit. Je suis fatigué. Fatigué de ce mariage, de cette vie. »
Camille eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds.
« Tu veux divorcer ? »
« Oui. Je le veux. Mais ne te précipite pas. Réfléchis bien. Si tu divorces, tu te retrouveras sans rien. L’appartement est à mon nom. La maison aussi. Les voitures également. L’entreprise m’appartient. Toi, tu n’as rien : pas de travail, pas d’argent, pas de biens. »
« Mais je suis ta femme. D’après la loi, j’ai droit à la moitié de ce que nous avons acquis pendant notre mariage. »
Xavier éclata de rire.
« La moitié ? Tu es vraiment crédule. J’ai un excellent avocat. Il prouvera que j’ai été le seul à investir dans l’entreprise, que l’appartement et la maison ont été achetés avec mon argent. Au mieux, tu obtiendras une simple indemnité, rien de plus. »
