— Tu n’as donc vraiment rien compris.
— Qu’est-ce que je n’ai pas compris ? demanda Nicolas Faure en s’asseyant près d’elle sur le banc de l’entrée. Explique-moi.
Sophie le regarda longuement. Ses tempes grisonnantes, ses yeux fatigués, les petites rides au coin de son visage… Ce visage qu’elle connaissait par cœur. Ce visage qu’elle aimait.
— Nicolas, dit-elle doucement, est-ce que tu m’aimes ?
— Bien sûr que oui ! Quelle question…
— Alors pourquoi t’es-tu tu quand ta mère m’a humiliée ?
— Je te l’ai dit… Tu n’aurais pas dû lui parler sur ce ton…
— Nicolas, ça, tu me le dis maintenant. Mais hier, tu n’as rien dit. Et cela fait trente-cinq ans que tu ne dis rien !
Il passa une main sur son front, comme s’il cherchait à chasser une fatigue ancienne.
— Sophie, c’est ma mère. Comment veux-tu que je sois brutal avec elle ?
— Et avec moi, tu peux l’être ?
— Mais quel rapport ?
— Le rapport, Nicolas, c’est que moi aussi je suis une personne ! Moi aussi, j’ai des sentiments !
Il ne répondit pas. Son regard resta fixé sur le sol.
— Tu sais quoi ? reprit Sophie. Sur un point, ta mère n’a pas tort. J’ai vraiment changé.
— Changé comment ?
— Avant, j’avais peur. Peur de te blesser, peur de vexer ta mère. Je me disais : je vais supporter, avec le temps elle finira bien par m’accepter.
— Mais elle t’a acceptée depuis longtemps !
— Acceptée ? Sophie eut un rire bref, sans joie. Elle m’a acceptée comme on accepte une domestique : quelqu’un qui se tait et qui fait ce qu’on lui ordonne.
— Sophie, tu exagères…
— Non, je n’exagère pas ! Elle se rassit et prit la main de son mari. Nicolas, écoute-moi. Écoute-moi vraiment.
Il hocha la tête.
— Je suis lasse d’être toujours celle qui a tort. Lasse de devoir me justifier pour chaque mot que je prononce. Lasse de vivre dans une maison où l’on ne me respecte pas.
— Moi, je te respecte !
— Alors pourquoi ne m’as-tu jamais défendue ? En trente-cinq ans, tu n’as pas dit une seule fois à ta mère que ça suffisait.
Nicolas Faure demeura silencieux un long moment. Puis il poussa un profond soupir.
— Je ne sais pas. Peut-être que… je m’y suis habitué.
— Voilà. Toi, tu t’y es habitué. Moi, j’ai cessé de m’y faire.
— Et maintenant ? demanda-t-il en jetant un regard vers la valise. Tu partirais vraiment ?
— Je n’en sais rien, répondit-elle avec sincérité. Cela dépend de toi.
— De moi ?
— Nicolas, je ne veux pas détruire notre famille. Mais je ne vivrai plus comme avant.
— Et comment veux-tu vivre ?
— Je veux que tu sois mon mari, pas le petit garçon de ta maman. Je veux que mon avis compte. Et je veux que ta mère cesse de commander chez nous.
— Elle ne commande pas…
— Si. Et tu le sais très bien.
Nicolas se leva et se mit à marcher nerveusement dans l’entrée.
— Sophie, comment veux-tu que je lui explique ça ? Elle a toujours fonctionné ainsi…
— C’est son problème. Elle apprendra à faire autrement.
— Facile à dire…
Sophie s’approcha de lui.
— Nicolas, il faut choisir. Soit ta mère dirige notre vie, soit nous la dirigeons nous-mêmes. Il n’y a pas de troisième solution.
Il resta muet longtemps. Puis, enfin, il l’attira contre lui.
— D’accord. On va essayer.
— Essayer quoi ?
— De vivre autrement. Sans les conseils de ma mère.
— Et si elle se vexe ?
— Eh bien… elle se vexera, puis elle finira par se calmer. Où veux-tu qu’elle aille ?
Pour la première fois de la journée, Sophie sourit.
— Alors je peux ranger la valise ?
— Range-la.
Elle rapporta la valise dans la chambre et commença à remettre les vêtements dans les tiroirs. Nicolas Faure resta près de l’encadrement de la porte, à la regarder faire.
— Sophie ?
— Oui ?
— Le bortsch d’hier était vraiment bon ?
— Oui. Très bon, même.
— Je m’en doutais, répondit-il avec un sourire. Maman s’était seulement fait des idées.
Le soir, Monique Henry téléphona. Elle parla longtemps à Nicolas, d’une voix agitée. Sophie, depuis l’autre pièce, n’entendait que les réponses de son mari.
— Non, maman, nous ne nous sommes pas disputés… Oui, tout va bien… Non, personne ne veut t’écarter… Il faut seulement qu’on se mette d’accord sur certaines choses… Sur quoi ? Sur le fait de se parler comme des êtres humains, tout simplement…
Quand il raccrocha, il se tourna vers Sophie.
— Elle vient demain. Elle veut discuter.
— Qu’elle vienne, répondit Sophie avec calme. Mais cette fois, nous parlerons autrement.
— Autrement ?
— D’égal à égal. Je ne suis plus une petite fille qu’il faut éduquer.
Nicolas acquiesça lentement.
— J’ai compris.
Et Sophie sentit alors que quelque chose avait réellement bougé. Peut-être pas complètement. Peut-être pas pour toujours. Mais quelque chose avait changé.
Pour la première fois depuis bien des années, elle eut l’impression que sa maison était enfin vraiment la sienne.
