« Elle t’a complètement mis sous sa coupe ! » cracha Monique Henry à voix basse, pendant que Sophie, réveillée et figée, commençait à faire ses valises

Cette manipulation sournoise est honteuse et insupportable.
Histoires

— Nicolas, dit Sophie en déposant sa tasse de café devant lui. Il faut que nous parlions.

— Hm, répondit-il sans même lever les yeux de son téléphone.

— Je te parle sérieusement. Il faut vraiment qu’on discute.

— Ce soir, Sophie. Là, je suis pressé. J’ai une présentation importante aujourd’hui.

Il lui effleura la joue d’un baiser rapide, puis quitta l’appartement. Le même geste mécanique, le même matin ordinaire. Comme si la conversation de la nuit n’avait jamais existé.

Sophie resta assise à la table, les yeux posés sur la tasse de café à moitié vide que son mari avait abandonnée. Comment pouvait-on vivre ainsi ? Partager le même toit avec quelqu’un pendant des années et ne plus le voir, ne plus l’entendre vraiment ?

À neuf heures, Monique Henry appela.

— Sophie, pourquoi n’as-tu pas décroché hier ?

— J’étais occupée.

— Occupée ! souffla sa belle-mère avec mépris. Et à quoi donc pouvais-tu être si occupée ?

Sophie ne répondit pas. Se justifier ne servirait à rien. Monique Henry ne comprendrait pas, de toute façon.

— Écoute-moi bien, reprit celle-ci. Je passe aujourd’hui. Nous avons quelque chose à mettre au clair.

— Qu’est-ce qu’il y a encore à mettre au clair ?

— Tu verras. Je serai là vers midi.

La communication fut coupée. Sophie resta quelques secondes à fixer l’écran de son téléphone, puis une évidence la traversa : elle ne pouvait plus continuer ainsi. Elle ne supportait plus les leçons permanentes, les reproches sans fin, cette maison où l’on parlait d’elle comme d’une étrangère tolérée par charité.

Elle se leva et gagna la chambre. Dans l’armoire, elle tira une vieille valise, celle qu’ils avaient achetée pour leur voyage de noces. Elle était couverte de poussière, et sa poignée pendait à moitié arrachée.

Sophie commença à faire ses affaires. Lentement, avec une application presque douloureuse. Des robes, des chemisiers, du linge. Ses mains tremblaient, pourtant elle ne s’arrêta pas.

« Où vais-je aller ? pensa-t-elle. Chez Clara Mathieu ? Ma fille va être stupéfaite. Elle me demandera : maman, vous vous êtes disputés ? Et moi, qu’est-ce que je lui répondrai ? Que son père et sa grand-mère me considèrent comme une bonne à rien ? »

Elle ajouta des photos des enfants, ses papiers, quelques livres auxquels elle tenait. Très vite, la valise se révéla trop petite. Trente-cinq années d’existence tenaient pourtant dans un seul bagage.

Elle s’assit sur le lit et se mit à pleurer. Sans bruit, sans sanglots, comme si même ses larmes avaient peur de déranger.

La sonnerie de l’interphone retentit. Monique Henry arrivait plus tôt que prévu.

— Ouvre ! lança-t-elle dans l’appareil.

Sophie essuya ses joues et alla lui ouvrir. Sa belle-mère entra dans le couloir comme un général montant à l’assaut.

— Alors, on va parler ? déclara-t-elle en se dirigeant déjà vers la cuisine. Assieds-toi.

Sophie prit place en face d’elle. Elle observa cette femme et une pensée étrange lui vint : c’était donc d’elle qu’elle avait eu peur pendant trente-cinq ans ?

— Voilà où nous en sommes, commença Monique Henry. Hier, j’ai parlé avec Nicolas Faure. Longuement.

— Je sais. J’ai entendu.

— Tu as entendu ? Sa belle-mère fronça les sourcils. Très bien. Dans ce cas, tu comprends de quoi il retourne.

— Pas vraiment, non.

— Sophie, reprit-elle d’un ton soudain doucereux, presque maternel, tu es une femme intelligente. Ne me dis pas que tu ne vois pas ce qui se passe.

— Et qu’est-ce qui se passe ?

— Tu as changé. Beaucoup changé. Tu es devenue… volontaire. Trop volontaire.

Sophie garda le silence.

— Avant, tu m’écoutais. Tu tenais compte de mes conseils. Et maintenant ? Maintenant, tu réponds !

— Quand est-ce que je vous ai répondu ?

— Tout le temps ! Hier encore ! Je t’ai demandé pourquoi tu ne décrochais pas, et tu m’as parlé sur ce ton !

— J’ai simplement dit que j’étais occupée.

— Voilà ! Exactement ! Sur ce ton-là ! Monique Henry frappa la table du plat de la main. Et avant-hier aussi ! Je t’ai dit que la soupe était trop salée. Et toi, tu n’as rien dit ! Tu ne t’es même pas excusée !

Sophie la regardait, incapable de ne pas s’étonner. Comment avait-elle pu ne pas voir plus tôt l’absurdité de tout cela ?

— Monique Henry, dit-elle calmement, vous en avez mangé, de cette soupe ?

— Quel rapport ?

— Vous en avez mangé ou non ?

— Eh bien… je l’ai goûtée.

— Vous avez goûté une seule cuillerée, puis vous avez affirmé qu’elle était trop salée.

— Oui ! Et alors ?

— Nicolas Faure, lui, a terminé toute son assiette. Il en a même redemandé.

Sa belle-mère resta décontenancée une fraction de seconde, mais elle se ressaisit aussitôt.

— Par politesse ! Mon Nicolas est délicat, il ne veut blesser personne !

— Je vois, dit Sophie en se levant. Monique Henry, je dois partir.

— Partir où ? Nous n’avons pas fini de discuter !

— Si. Pour moi, c’est fini.

Sophie quitta la cuisine et se dirigea vers la valise.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Monique Henry, figée dans le couloir, les yeux rivés sur le bagage.

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