« Tu as complètement perdu la tête ou quoi ? Pourquoi ma clé ne tourne plus dans la serrure ? » s’égosillait Julien dans le combiné, frappant la porte à coups d’épaule

Acte impitoyable mais salutaire, douleur et libération.
Histoires

Elle avait d’abord mis ces incursions sur le compte des automatismes d’un mariage trop long. Elle avait tenté le dialogue, demandé simplement qu’il la prévienne avant de passer. Mais tout avait basculé le jour où, terrassée par une migraine atroce, elle était rentrée plus tôt que prévu.

En ouvrant la porte, elle avait aperçu dans l’entrée une paire de baskets blanches, massives, manifestement pas les siennes. Du salon montaient les éclats de rire de Julien Joly mêlés au timbre aigu de sa nouvelle compagne. Ils étaient venus, soi-disant, « récupérer une veste d’hiver » et en avaient profité pour s’installer confortablement sur son canapé, à boire son thé et à grignoter ses biscuits.

Caroline Barbier n’avait pas crié. Elle n’avait pas haussé la voix. Elle s’était rendue dans la cuisine, avait pris le trousseau que Julien avait imprudemment laissé sur la commode, et l’avait glissé dans sa poche. Ensuite, sans un mot, elle avait désigné la sortie. Julien s’était indigné, Margaux Morin avait levé les yeux au ciel avec ostentation, mais ils avaient fini par partir. Le lendemain matin, Caroline avait fait changer les serrures.

— Caro, enfin, pourquoi tu fais ça ? avait lancé Julien derrière la porte, son agressivité laissant place à une voix mielleuse, celle qu’il utilisait jadis pour obtenir de l’argent destiné à ses gadgets automobiles. On est des adultes. On a divorcé, d’accord. Mais pourquoi aller à ces extrêmes ? J’ai besoin des clés par commodité. Pour relever mon courrier, au cas où je recevrais des factures. Et puis il me reste encore la moitié de mes affaires chez toi.

— Ton courrier, je le déposerai dans ta boîte aux lettres au rez-de-chaussée. Tu en as la clé. Quant à tes affaires, elles sont prêtes, dans des sacs. Appelle un véhicule et viens les chercher, répondit-elle d’un ton ferme.

— Je n’ai pas d’argent pour des déménageurs ! s’emporta-t-il. Et je n’ai pas de voiture, je suis venu en bus ! Ouvre-moi, je laisse les sacs dans le couloir et je repasserai. Et puis j’ai besoin d’aller aux toilettes !

Caroline ferma les yeux un instant. Elle était épuisée par cette posture infantile, ces tentatives de manipulation.

— Il y a des toilettes gratuites au centre commercial au coin de la rue, Julien. Je descends les sacs sur le palier. S’ils sont encore là ce soir, j’appellerai un service de nettoyage et tout partira à la décharge.

Elle mit fin à l’appel. Derrière la porte, des jurons étouffés, puis des pas lourds qui s’éloignaient dans l’escalier. La porte de l’immeuble claqua.

Elle resta un moment adossée au chambranle métallique, puis alla mettre de l’eau à chauffer. Ses mains tremblaient légèrement sous l’effet de la tension, mais une sensation de légèreté inattendue l’envahissait. Cette fois, c’était fait. Elle venait de couper le dernier fil auquel il s’accrochait pour continuer à tirer sur elle.

Son téléphone vibra de nouveau. Sur l’écran s’afficha : « Monique Faure ». Son ex-belle-mère.

Caroline versa l’eau frémissante dans une tasse, y plongea un sachet de camomille, puis décrocha tranquillement.

— Bonjour, Monique Faure.

— Caroline, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? La voix de la vieille dame tremblait d’indignation, chargée d’un pathos presque théâtral. Julien vient de m’appeler, il est au bord des larmes ! Il dit que tu l’as mis dehors, que tu as changé les serrures, que tu balances ses affaires sur le palier ! Tu n’as donc aucune honte ?

— Avec l’âge, on apprend surtout à devenir lucide, répondit calmement Caroline en s’asseyant à la table, les deux mains serrées autour de la tasse brûlante. Julien ne vous a pas précisé que nous sommes divorcés depuis un mois et demi ?

— Et alors ? s’exclama Monique Faure. Les couples se disputent, se séparent, se réconcilient ! Il a fait une erreur, ça arrive. Sa petite fantaisie finira bien par le lasser, il serait revenu à la maison. Et toi, tu brûles les ponts ! Comment veux-tu qu’il rentre chez lui maintenant ?

— Ce n’est plus chez lui. Cet appartement m’appartient. Il a choisi de partir, en toute connaissance de cause, pour construire une autre vie. Qu’il la construise ailleurs.

— Ton appartement ? Tu te prends pour qui ? siffla la vieille dame. Vous étiez mariés ! Mon fils a mis toute son énergie dans ce taudis ! Nous irons au tribunal ! Nous réclamerons la moitié ! Pour les travaux, pour les meubles, pour toutes ces années perdues !

Caroline prit une gorgée de camomille, savourant son effet apaisant.

— Je respecte votre âge, Monique Faure, mais les faits sont simples. J’ai hérité de cet appartement de ma tante. En droit français, un bien reçu par succession ne se partage pas lors d’un divorce. Nous n’avons réalisé aucun gros travaux communs. Les meubles ont été payés avec ma carte bancaire ; j’ai conservé les factures et les relevés. Quant à Julien, ces cinq dernières années, il n’a travaillé qu’à peine un an et demi, passant le reste du temps affalé sur le canapé à chercher sa prétendue vocation.

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