Sylvie Roussel n’était pas du genre à lâcher prise. Quand une idée s’ancrait dans son esprit, elle devenait une mission. Elle insistait, insistait encore, alternant reproches, larmes et pressions déguisées, jusqu’à obtenir ce qu’elle voulait. Cela avait toujours fonctionné ainsi.
Le lendemain matin, à dix heures précises, la sonnette retentit avec insistance, faisant vibrer les murs. Inès avait posé un jour de congé exprès pour affronter l’offensive annoncée. Maxime, lui, était parti au travail après lui avoir adressé un regard chargé de remords.
Sur le seuil se tenait Sylvie Roussel, impeccablement coiffée, accompagnée d’une femme élégante d’une quarantaine d’années, attaché-case en main.
— Bonjour ! Caroline Legrand, agence immobilière « Nouveau Foyer », lança cette dernière avec un sourire professionnel. Madame Roussel m’a indiqué que vous envisagiez une estimation en vue d’une vente ?
— Absolument pas, répondit Inès d’un ton posé. Il doit y avoir méprise. Je n’ai aucun projet de vente.
Sans attendre, Sylvie força presque le passage, poussant l’agente dans l’entrée.
— Ne l’écoutez pas. Faites simplement votre travail : regardez les lieux et dites-nous combien on pourrait en tirer.
Inès s’interposa aussitôt.
— Personne ne visitera mon appartement sans mon accord formel. C’est ma propriété.
Caroline Legrand, visiblement embarrassée, hésita.
— Dans ce cas, je préfère me retirer. Recontactez-moi lorsque vous serez d’accord toutes les deux.
— Attendez ! s’emporta Sylvie en lui agrippant le bras. Vous voyez bien que tout est à refaire ici. Donnez au moins une fourchette de prix !
— Je ne peux rien entreprendre sans l’autorisation du propriétaire, trancha l’agente avant de se dégager et de quitter les lieux précipitamment.
La porte claqua. Sylvie se tourna vers Inès, le visage tendu par une indignation théâtrale.
— Pour qui te prends-tu ? Je cherche à vous aider !
— À nous aider… ou à nous installer sous votre surveillance permanente ?
— Comment oses-tu me parler sur ce ton ? Je suis sa mère ! J’ai le droit de savoir comment vit mon fils !
— Votre fils est un adulte. Il a une épouse. Et une vie à lui.
— Une vie à lui ? ricana Sylvie. Nous verrons ce qu’il en pensera quand il découvrira certaines choses.
— Quelles choses ?
Sylvie sortit son téléphone et l’agita sous les yeux d’Inès.
— Par exemple, le fait qu’hier, après le travail, tu n’étais pas avec une amie, mais attablée avec un homme. J’ai des photos.
Le sang d’Inès se glaça. Elle avait effectivement rencontré quelqu’un : un investisseur potentiel pour son projet de start-up. Une discussion professionnelle dans le café d’un hôtel.
— C’était un rendez-vous d’affaires.
— Évidemment… Vous dites toutes ça, susurra Sylvie avec un sourire mauvais. Voyons ce que Maxime en dira.
Elle composa déjà son numéro.
— Maxime ? Rentre immédiatement. Il se passe quelque chose… Non, pas au téléphone. Cela concerne ta femme.
Inès resta figée. Était-elle réellement prête à salir sa propre belle-fille aux yeux de son fils pour parvenir à ses fins ?
Quarante minutes plus tard, Maxime franchissait la porte, essoufflé, le visage blême.
— Qu’y a-t-il ? Maman m’a parlé d’urgence…
Sylvie se précipita vers lui, dramatique.
— Mon chéri, je suis désolée, mais tu dois voir ça…
Elle lui tendit le téléphone. Sur les clichés, Inès discutait avec un homme en costume, penchée vers lui, visiblement concentrée.
— Et alors ? demanda Maxime après quelques secondes.
— Comment ça, “et alors” ? Ta femme fréquente un autre homme !
— Maman, c’est clairement un restaurant d’hôtel. Ça ressemble à un rendez-vous professionnel.
Sylvie vacilla un instant.
— Pourtant… elle avait dit qu’elle voyait une amie…
— J’ai parlé d’un rendez-vous, intervint Inès. Tu n’écoutais pas quand j’ai expliqué que je voyais un investisseur.
Maxime fixa sa mère.
— Tu l’as suivie ?
— Je passais par hasard…
— Par hasard, avec ton téléphone prêt à photographier ? Maman, là tu dépasses les bornes.
— Je me soucie de vous ! cria-t-elle, la voix tremblante. Très bien ! Faites comme bon vous semble ! Restez dans votre appartement délabré ! Sans moi !
Elle sortit en claquant violemment la porte.
Maxime s’affaissa sur une chaise.
— Je suis désolé. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle irait jusque-là.
— Vraiment ? répondit Inès, lasse. C’est pourtant son mode de fonctionnement. Contrôler, manipuler, s’immiscer.
— C’est ma mère…
— Et moi, je suis ta femme. J’en ai assez de passer après elle.
Le soir même, Sylvie appela. Maxime écouta longuement les reproches, puis déclara d’une voix ferme :
— Nous ne vendrons pas. C’est la décision d’Inès, et je la soutiens.
Des hurlements stridents traversèrent le combiné avant que la communication ne soit brutalement coupée.
— Elle dit que je ne suis plus son fils, souffla-t-il.
— Elle dit toujours ça quand elle n’obtient pas ce qu’elle veut.
— Je sais… mais ça fait mal quand même.
Les jours suivants furent étrangement silencieux. Aucun appel, aucune visite. Ce calme inhabituel finit par détendre légèrement Inès. Peut-être, pensait-elle, que la tempête était enfin passée.
Mais le quatrième jour, la sonnette retentit de nouveau.
Sur le palier se tenait une femme âgée qu’Inès n’avait jamais vue, droite malgré les années, une mallette rigide serrée contre elle.
