La vieille dame serrait contre elle une mallette rigide.
— Bonjour. Je suis envoyée par le service de protection des majeurs.
Inès crut avoir mal entendu.
— Pardon ? Quel service ?
— Nous avons reçu un signalement mentionnant qu’une personne âgée, déclarée incapable de subvenir seule à ses besoins, vivrait ici dans des conditions inadaptées. Je dois procéder à une vérification des lieux.
— Une personne incapable ? Mais enfin, il n’y a personne de tel chez nous !
La fonctionnaire consulta son dossier.
— Sylvie Roussel, née en 1960. Il est indiqué qu’il s’agit de votre belle-mère.
Inès sentit ses jambes se dérober.
— Elle n’habite pas ici. Elle possède son propre appartement, à cinq stations de métro d’ici.
— Quoi qu’il en soit, je suis tenue d’enquêter. Puis-je entrer ?
Inès s’effaça. L’inspectrice parcourut méthodiquement chaque pièce, observant, notant, soulevant à peine un sourcil.
— Les conditions de logement sont tout à fait correctes, conclut-elle enfin. Cependant, je dois m’entretenir avec Madame Roussel.
— Mais je vous répète qu’elle ne vit pas ici !
— Dans ce cas, pourquoi cette adresse figure-t-elle dans le signalement ?
À cet instant, Maxime franchit la porte. En apercevant l’inconnue et ses documents officiels, il se raidit.
— Que se passe-t-il ?
Inès résuma la situation en quelques phrases. Le visage de Maxime se ferma aussitôt.
— C’est ma mère qui vous a contactés ?
— Je ne suis pas autorisée à révéler l’identité de la personne à l’origine du signalement, répondit prudemment l’agent. Si Madame Roussel ne réside pas ici, l’affaire sera classée. Veuillez excuser cette intrusion.
Dès qu’elle eut quitté les lieux, Maxime saisit son téléphone.
— Maman ? C’est quoi cette mascarade ? Les services sociaux ? Sérieusement ?… Comment ça, tu n’es au courant de rien ? Ça suffit !… Non, je ne viendrai pas. Et toi non plus, tant que tu n’auras pas présenté tes excuses à Inès.
Il raccrocha et prit sa femme dans ses bras.
— Pardon. J’aurais dû poser des limites depuis longtemps.
— C’est ta mère, murmura Inès, reprenant ses propres paroles d’autrefois.
— Oui. Mais toi, tu es ma priorité. C’est avec toi que j’ai fondé ma famille. La seule qui compte vraiment.
Une semaine plus tard, un courrier du syndic arriva.
Sylvie Roussel les accusait d’avoir effectué des travaux illégaux dans l’appartement.
Ils durent faire venir un contrôleur et prouver qu’aucune modification n’avait été entreprise.
Peu après, un appel de l’administration fiscale tomba : une dénonciation anonyme affirmait qu’Inès louait le logement en douce et dissimulait des revenus. Encore des vérifications, des justificatifs à fournir, des heures perdues.
— Elle ne s’arrêtera jamais, souffla Inès après le départ d’une énième commission. Elle continuera à nous empoisonner l’existence jusqu’à ce qu’on craque.
— Ou jusqu’à ce qu’on la mette face à ses propres actes, répondit Maxime d’une voix soudain glaciale.
Il composa un numéro.
— Allô, Annie Muller ? C’est Maxime… Oui, ça fait longtemps… J’aurais besoin de vous parler d’un sujet délicat. Vous vous souvenez des papiers du pavillon de campagne ? Vous m’aviez expliqué que ma mère l’avait fait enregistrer à son seul nom alors que vous l’aviez acheté à parts égales avec Michel Henry… Oui, exactement… Vous n’avez jamais envisagé de rétablir la vérité ?… Je comprends… Elle nous harcèle aussi… Si vous déposez plainte, je témoignerai. J’ai entendu ma mère reconnaître ce qu’elle avait fait… Merci. Tenez-moi au courant.
Inès le regarda, stupéfaite.
— Qu’est-ce que tu viens de faire ?
— Ce que j’aurais dû faire depuis des années. Elle s’est approprié cette maison de vacances en abusant de la confiance de ma tante et de mon oncle. Annie voulait agir en justice, mais elle n’osait pas. Cette fois, elle ira jusqu’au bout.
— C’est quand même ta mère…
— Ma mère cherche à nous chasser de chez nous. Alors oui, qu’elle goûte un peu aux tribunaux.
L’appel de Sylvie Roussel ne tarda pas. Cris, menaces, sanglots — tout y passa. Maxime l’écouta sans l’interrompre, puis déclara calmement :
— C’est toi qui as déclenché cette guerre. Laisse-nous tranquilles, et Annie retirera sa plainte.
— C’est du chantage !
— Non. Ce sont les conséquences de tes choix. À toi de décider.
Trois jours plus tard, elle se présenta devant leur porte. Sans clé — Maxime avait fait changer la serrure. Elle paraissait diminuée, comme si ces derniers jours l’avaient vieillie de dix ans.
— Puis-je entrer ?
Ils s’assirent dans le salon. Le silence s’étira longuement.
— Je retirerai toutes mes plaintes, finit-elle par dire. Toutes. Et je ne me mêlerai plus de votre vie.
— Et les excuses ? demanda Maxime.
Sylvie tourna les yeux vers Inès. On n’y lisait aucun véritable repentir, seulement de la fatigue et une fierté blessée.
— Je suis désolée, articula-t-elle difficilement.
Ce n’était pas une excuse sincère. Mais c’était l’aveu d’une défaite.
— Annie retirera son action en justice, promit Maxime. Mais si tu recommences…
— Je ne recommencerai pas, coupa-t-elle. Je ne veux pas perdre la maison de campagne. C’est tout ce qu’il me reste pour mes vieux jours.
Elle se leva et se dirigea vers la sortie. Sur le seuil, elle se retourna.
— Tu sais, Maxime, j’ai toujours cru avoir élevé un garçon trop docile. Je me trompais. Tu tiens de ton grand-père. Lui aussi savait mordre quand on le poussait dans ses retranchements.
La porte se referma derrière elle avec une douceur inhabituelle, sans le fracas auquel ils étaient accoutumés.
