— On vend l’appartement, et la question est réglée ! — décréta ma belle-mère au petit-déjeuner, tranchant d’une phrase le sort du bien que j’avais hérité de ma grand-mère.
Sylvie Roussel posa sa tasse avec un tel fracas que les vitres du buffet en tremblèrent.
— Franchement, ça n’a aucun sens que vous restiez entassés à deux dans un simple deux-pièces alors qu’on pourrait acheter un vrai trois-pièces dans une résidence neuve.
Inès Robin resta figée, la cuillère suspendue à mi-chemin de sa bouche. Dans leur minuscule cuisine, l’atmosphère jusque-là ordinaire se transforma en terrain miné. Elle chercha le regard de son mari, mais Maxime Moreau s’appliquait à étaler son beurre, évitant soigneusement ses yeux.
Comme si de rien n’était — ou comme si elle refusait de voir la tension qu’elle venait de provoquer — Sylvie poursuivit :

— J’ai déjà contacté un agent immobilier. Il passe demain pour estimer le prix. Avec l’emplacement, on trouvera un acheteur en un rien de temps.
— Attendez une seconde, intervint enfin Inès. Quel appartement, exactement, sommes-nous censés vendre ?
Sa belle-mère la fixa avec une condescendance à peine voilée.
— Le vôtre, évidemment. Celui-ci. Celui que ta grand-mère t’a laissé. Pourquoi rester dans cet immeuble ancien alors que vous pourriez vivre dans du neuf ?
La colère monta brutalement en Inès. Cet appartement était le seul bien qui lui appartienne en propre. Elle l’avait reçu trois ans plus tôt, après le décès de sa grand-mère. Ce n’était qu’un deux-pièces, mais il avait du caractère : hauts plafonds, murs épais, charme de l’ancien. Elle en aimait chaque recoin.
— Sylvie Roussel, cet appartement est à moi. Et je n’ai aucune intention de le vendre.
— À toi ? s’indigna théâtralement sa belle-mère. Vous êtes mariés ! Ce qui est à toi appartient aussi à Maxime. Et ce qui est à Maxime revient à la famille. N’est-ce pas, mon fils ?
Maxime leva enfin la tête.
— Maman, on pourrait peut-être en reparler plus tard…
— Plus tard ? Pourquoi plus tard ? J’ai déjà tout organisé ! L’agent vient demain à dix heures. Et ne me regarde pas comme ça, Inès. Je fais ça pour votre bien. Les appartements neufs sont modernes, bien agencés, et vous n’aurez aucun travaux à prévoir.
— Et qui finance ce fameux achat ? demanda Inès en s’efforçant de garder son calme.
— Mais voyons ! Vous vendez celui-ci, vous ajoutez un complément, et vous achetez le nouveau. J’ai fait les calculs. Avec un prêt d’environ trois millions d’euros supplémentaires, vous pouvez obtenir un très beau trois-pièces. Justement dans le quartier près du nôtre. Nous serions voisins !
Voisins. Un frisson parcourut le dos d’Inès. Déjà, Sylvie Roussel passait un jour sur deux, munie de la clé que Maxime lui avait donnée « en cas d’urgence ». Alors, dans le même quartier…
— Je ne contracterai aucun emprunt, répondit Inès d’une voix ferme. Et je ne vendrai pas cet appartement. Il représente le souvenir de ma grand-mère.
— Un souvenir ! ricana sa belle-mère. Le meilleur des souvenirs, c’est l’argent ! Maxime, tu restes muet ? Explique donc à ta femme que j’ai raison.
Maxime hésita avant de murmurer :
— Inès… Peut-être que maman n’a pas complètement tort. L’immeuble est ancien, il faudra tôt ou tard refaire des travaux…
— Nous avons rénové l’an dernier ! Et c’est moi qui ai payé, si on veut parler d’argent !
— Toujours l’argent ! lança Sylvie avec acidité. Tu ne cesses de rappeler que c’est le tien ! Et tu oublies que mon fils t’a épousée et qu’il te fait vivre ?
— Me faire vivre ? répéta Inès, incrédule. Je gagne le double de son salaire !
Un silence pesant tomba sur la pièce. Maxime rougit. Les lèvres de Sylvie Roussel se pincèrent.
— Justement, il vous faut plus grand. Pour les enfants. Mais toi, tu ne penses qu’à ta carrière… Trente ans, et toujours pas le moindre petit-enfant pour moi.
Le sujet interdit. Depuis deux ans, Inès et Maxime tentaient d’avoir un enfant, sans succès. Chaque allusion ravivait une blessure vive.
— Maman, ça suffit, coupa soudain Maxime d’un ton sec.
— Comment ça, ça suffit ? Parce que je dis la vérité ? Je veux simplement votre bonheur ! Très bien. Demain, Caroline Legrand viendra, elle vous expliquera tout. C’est une femme intelligente, elle.
Elle quitta la cuisine d’un pas appuyé. Une minute plus tard, la porte d’entrée claqua.
Inès et Maxime restèrent assis, muets. Puis elle demanda :
— Tu étais au courant ?
— Au courant de quoi ?
— De son projet de vendre mon appartement. Tu le savais ?
Il détourna les yeux.
— Elle en a parlé… Je pensais qu’elle disait ça en l’air.
— Et tu ne l’as pas arrêtée ?
— Tu connais maman. Quand elle a une idée en tête…
— C’est mon appartement, Maxime ! Le seul bien qui m’appartienne vraiment !
— Ne dramatise pas. Personne ne peut te forcer à vendre si tu refuses.
Mais Inès connaissait trop bien sa belle-mère. Sylvie Roussel ne renonçait jamais à ce qu’elle avait décidé d’obtenir.
