Tous répétaient la même chose : elle avait fait le bon choix.
Une semaine plus tard, Pauline Fournier rentra des courses avec une nouvelle à raconter. Elle avait croisé Olivier Nguyen au supermarché. Il errait entre les rayons, le chariot débordant de plats surgelés et de barquettes toutes prêtes. Il avait mauvaise mine, les traits tirés, les yeux rougis comme s’il dormait peu.
— Je lui ai demandé comment il allait, expliqua Pauline. Il a marmonné que sa mère était réellement souffrante maintenant, incapable de se lever. Il doit tout gérer : les repas, le ménage, son travail. Ils ont engagé quelqu’un quelques heures par semaine, mais ça coûte cher. Il a vendu la voiture. Même la pêche, c’est fini. Il dit qu’il n’a plus une minute à lui.
Sophie François écoutait sans l’interrompre. Elle ne ressentit ni revanche ni pitié. Seulement une légèreté nouvelle, presque calme.
— Il a voulu savoir où tu étais, ajouta Pauline. Il m’a demandé de te dire que si tu revenais, il ferait des efforts. Que tout serait différent.
Sophie secoua doucement la tête.
— Rien ne serait différent. À présent, il découvre simplement la valeur de ce que je faisais chaque jour.
La semaine suivante, elle loua une petite chambre dans une colocation près de l’école. Dix mètres carrés à peine, une cuisine partagée, une fenêtre donnant sur une cour où des pigeons roucoulaient du matin au soir. Ce n’était ni grand ni confortable. Mais c’était à elle.
Assise sur le lit étroit, elle contempla les murs nus. À ses pieds, une unique valise contenant toute sa vie d’aujourd’hui.
Son téléphone vibra. Numéro inconnu.
« Sophie, c’est Monique Duval. Pardonne-moi. Je ne mesurais pas mes actes. Reviens. Je changerai. »
Elle lut le message jusqu’au bout, puis l’effaça sans répondre. Le téléphone resta sur le rebord de la fenêtre.
Dans la cour, une vieille dame émiettait du pain. Les pigeons se pressaient autour d’elle, battant des ailes, bruyants et vivants. L’air sentait l’automne, l’asphalte humide, les plats des voisins qui mijotaient dans la cuisine commune. Il ne portait plus le parfum entêtant de sa belle-mère ni l’odeur familière d’Olivier, cet homme qui n’avait jamais vraiment appris à la voir.
Sophie ouvrit grand la fenêtre. Une bouffée d’air froid lui fouetta le visage. Elle inspira profondément, jusqu’au fond des poumons.
Pour la première fois depuis sept mois, elle se coucha à vingt heures simplement parce qu’elle en avait envie. Non pas terrassée par l’épuisement, mais libre de choisir. Personne ne viendrait la secouer pour exiger des chemises repassées. Personne ne lui reprocherait de ne pas en faire assez. Sa douceur ne servirait plus d’excuse à l’exploitation.
Le lendemain matin, le soleil la réveilla. Samedi. Aucune obligation. Elle pouvait se rendormir, sortir se promener ou rester immobile sous la couette. Chaque option lui appartenait.
Dans la cuisine, sa voisine Sylvie André, une femme d’une cinquantaine d’années, faisait chauffer de l’eau.
— Un thé ? proposa-t-elle.
— Volontiers, merci.
Elles burent en silence. Dehors, les voitures passaient, quelqu’un s’énervait dans la cour, les pigeons continuaient leur manège. Un matin ordinaire. Nouveau. À elle.
Sophie rinça sa tasse, puis surprit son reflet dans la vitre. Teint pâle, cheveux en bataille, aucun maquillage. Une femme simple. Libre. Vivante.
Elle sourit, doucement, mais sans hésitation.
