— Sophie ! Où est le dîner ?! J’avais pourtant fait une liste précise !
Olivier entra juste derrière sa mère. En découvrant la table vide, son visage se congestionna aussitôt.
— Sophie, tu as perdu la tête ? Les invités sont là pour notre anniversaire et il n’y a rien à manger !
Il hurlait si fort que les murs semblaient vibrer. Les convives, embarrassés, se réfugièrent dans la contemplation de leurs assiettes vides, de leurs téléphones ou du paysage derrière les fenêtres — n’importe quoi pour éviter ce spectacle.
— Mais qu’est-ce qui te prend ?! Tu es folle ou quoi ?!
Sophie ne répondit pas immédiatement. Elle posa calmement son verre d’eau sur la nappe blanche.
— C’est ma surprise.
Un silence brutal tomba sur la pièce.
— Pour célébrer notre anniversaire, j’annonce que je demande le divorce, déclara-t-elle d’une voix posée.
Elle retira son alliance et la déposa sur la table. Le métal tinta légèrement.
— Je pars. Ce soir. Maintenant.
Olivier resta bouche bée, l’ouvrant et la refermant sans trouver ses mots.
— Tu… tu fais ça devant tout le monde ? Tu montes ce numéro sous les yeux de nos invités ?
— Ce n’est pas un numéro. C’est la vérité.
Elle attrapa le sac qu’elle avait préparé à l’avance.
— Depuis sept mois, je suis votre domestique. Je cuisine, je nettoie, je lave, du matin à la nuit. Pas une seule fois tu ne m’as demandé comment j’allais. Pas une seule fois tu ne m’as tendu la main. Tu t’es contenté de profiter. Pour toi comme pour ta mère, j’étais juste pratique. Voilà tout.
Hélène Durand, une amie de Monique, laissa échapper un petit rire nerveux derrière sa main. Brigitte Dumas hocha discrètement la tête en signe d’approbation.
— Ma chérie, attends, on peut en parler calmement, intervint Monique Duval en s’approchant, ses mains impeccablement manucurées tendues vers elle. Tu es épuisée, c’est normal. Nous engagerons une aide-ménagère, n’est-ce pas, Olivier ?
— C’est trop tard.
Sophie se dirigea vers l’entrée.
Olivier se précipita et la saisit par le bras.
— Tu ne peux pas partir comme ça !
— Si, je peux.
Elle se dégagea sans violence.
— Regarde-moi faire.
La porte s’ouvrit. Derrière elle, elle entendit déjà la voix affolée d’Olivier au téléphone :
— Allô ? Un service traiteur ? Livraison immédiate pour huit personnes ! Peu importe le prix, faites vite !
Sophie referma doucement derrière elle. Sur le palier, elle inspira profondément, sortit son téléphone et écrivit à Pauline Fournier : « Je peux venir chez toi ? »
La réponse arriva aussitôt : « Évidemment. Il était temps. »
Elle passa une semaine chez Pauline. Elle dormait sur un lit pliant, allait travailler comme d’habitude, puis rentrait le soir pour rester de longues minutes à regarder la ville par la fenêtre. Pauline ne posait aucune question inutile.
Olivier appela pendant trois jours. D’abord il cria, exigea son retour, l’accusa d’ingratitude. Puis son ton changea : il supplia, promit de changer. Sophie écoutait en silence avant de raccrocher. Le quatrième jour, un message apparut : « Maman est alitée. Elle va vraiment mal. Tu es satisfaite ? »
Elle bloqua son numéro.
En revanche, Brigitte Dumas lui écrivit : « Sophie, pardonnez-moi de vous déranger. Vous avez été courageuse. J’ai vécu trente ans avec une belle-mère semblable. Je n’ai jamais osé partir. Vous êtes admirable. »
Puis Hélène. Puis d’autres encore. Tous lui écrivaient la même chose : elle avait eu raison.
