— demanda-t-il d’une voix aiguë, presque tremblante.
La femme en robe de chambre — sans doute sa grand-mère — s’agenouilla devant lui et lui caressa les épaules.
— Tout va bien, Lucas. On va arranger ça. Ne t’inquiète pas, mon chéri.
Sophie serra les poings si fort que ses ongles s’enfoncèrent dans ses paumes. Elle éprouvait une compassion sincère pour ces gens. Ils n’avaient probablement aucune idée qu’ils s’immisçaient dans l’existence d’autrui. Ils n’étaient pas responsables du fait que Vincent se soit révélé… quoi, au juste ? Un escroc ? Un manipulateur ? Ou simplement un homme persuadé qu’il pouvait tirer profit du bien de sa femme sans même lui en parler ?
Elle se dirigea vers la salle de bains. Ses serviettes avaient disparu. À leur place pendaient d’autres, rêches, délavées. Ses flacons de shampoing, ses crèmes, ses produits de soin — tout s’était volatilisé. Dans un coin, un petit pot d’enfant. Sur le lave-linge, une paire de chaussettes masculines traînait négligemment.
Sophie ressortit, attrapa son téléphone et composa le numéro du commissariat de quartier. Discuter avec ce Julien était inutile. Il fallait passer par la loi.
Moins d’une heure plus tard, un agent arriva. Jeune, les traits tirés, un carnet à la main. Il écouta d’abord Sophie, puis les occupants. Il examina le contrat de location où figurait comme bailleur « Vincent », l’époux de Sophie.
— Vous avez les documents de propriété ? demanda-t-il à Sophie.
— Bien sûr.
Elle ouvrit son sac resté dans l’entrée, en sortit une chemise cartonnée : titre de propriété, extrait cadastral, justificatifs fiscaux. Tout portait son nom.
— La situation est délicate, déclara l’agent en se tournant vers les locataires. Mais vous avez emménagé sans l’accord de la propriétaire. La personne qui vous a remis les clés n’en avait pas le droit. Vous devrez quitter les lieux.
— On a payé ! s’emporta Julien. Vingt-cinq mille euros, plus cinq mille de caution ! On a un reçu !
— Cela relève de votre différend avec celui qui a encaissé l’argent, répondit calmement le policier. Vous pouvez porter plainte pour escroquerie. Mais rester ici serait une occupation illégale.
— Illégale ? On a signé un contrat ! On a noté son numéro de passeport !
— Un contrat conclu avec quelqu’un qui n’est pas propriétaire et n’a reçu aucun mandat, répéta l’agent avec patience. Juridiquement, il n’a aucune valeur.
Chantal, les yeux rougis, éclata en sanglots. Lucas se mit à pleurer à son tour, se cramponnant à ses genoux.
— Où voulez-vous qu’on aille ? sanglota-t-elle. On vient de province… Julien a trouvé du travail ici… On n’a nulle part d’autre…
Le cœur de Sophie se serra douloureusement. Elle n’avait aucune envie de jeter une famille à la rue. Mais elle ne pouvait pas non plus accepter d’être étrangère chez elle.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle doucement.
— Chantal… Chantal.
Sophie inspira profondément.
— Je vous laisse trois jours, Chantal. Trois jours pour trouver une solution. La loi ne m’y oblige pas, mais je ne veux pas que votre petit-fils dorme dehors.
L’agent lui lança un regard surpris, sans commenter. Julien ouvrit la bouche pour protester, mais Chantal lui pressa la main et murmura quelque chose pour l’apaiser.
Sophie remit sa déclaration manuscrite au policier, lui laissa des copies de ses papiers, puis sortit sur le palier. Elle s’adossa au mur froid, comme vidée.
Son téléphone vibra enfin. Vincent.
— Sophie, ne t’énerve pas, dit-il d’un ton faussement conciliant.
— Où es-tu ? demanda-t-elle sèchement.
— En déplacement professionnel. C’était urgent.
— Arrête de mentir. J’ai appelé ton bureau. Personne ne t’a envoyé nulle part.
Un silence pesant s’installa.
— Sophie, je peux tout expliquer. On traverse une période difficile financièrement. J’ai pris l’initiative pour nous aider.
— Prendre une initiative, c’est descendre les poubelles ou faire la vaisselle, répondit-elle d’une voix tremblante. Louer l’appartement de quelqu’un sans son accord, c’est autre chose. C’est passible de poursuites.
— Mais enfin, quel crime ? Ils paieront un loyer, ça renflouera nos comptes…
— Nos comptes ? Tu as décidé d’« améliorer nos finances » en utilisant mon appartement. Sans me prévenir. Sans me demander. Tu as même posé un cadenas sur ma chambre, comme si je n’étais plus chez moi.
— On devrait se voir pour en parler calmement.
— Non. On parle maintenant. Où sont les clés ? Celles de l’appartement et celles du cadenas ?
— Je les ai.
— Tu reviens les remettre. Sinon, je ferai ouvrir la porte. Et après ça, tu ne remettras plus les pieds ici. Jamais.
Il se tut de nouveau. Elle entendait sa respiration rapide au bout du fil.
— Tu ne peux pas faire ça. On est mariés.
— Si, je peux, dit-elle avant de raccrocher.
Elle descendit dans la rue et s’assit sur le banc devant l’immeuble. Les fenêtres de son appartement étaient allumées. Le salon baignait dans la lumière, la cuisine aussi. Elle imagina des inconnus attablés autour de sa table, dormant sur son canapé, utilisant ses affaires.
Huit ans plus tôt, elle avait fièrement fait visiter ces pièces à Vincent. Ils avaient choisi ensemble les papiers peints, les meubles, les rideaux. « On sera bien ici », avait-il promis. Elle l’avait cru, sans réserve.
À présent, elle se retrouvait sur un banc glacé, spectatrice de sa propre vie derrière des vitres éclairées. Personne ne l’avait expulsée, se corrigea-t-elle intérieurement. Elle était sortie d’elle-même pour ne pas exploser, consciente que la vraie confrontation ne faisait que commencer.
