Le téléphone vibra de nouveau dans sa main. Vincent ne tentait plus d’appeler : il envoyait un message interminable, décousu, saturé d’excuses. « Je voulais bien faire », « Je pensais que ça te ferait plaisir », « Nous sommes une famille, tout est à nous deux ».
À nous deux. Sophie eut un rire bref, sans joie. Il n’y avait jamais eu de « nous » financier. Il y avait son salaire à elle, versé chaque mois avec régularité, et les dépenses de Vincent, qu’elle finissait toujours par couvrir. La différence, c’est qu’aujourd’hui elle le voyait avec une netteté douloureuse.
Elle se leva du banc, épousseta son manteau machinalement et prit la direction du métro. Elle dormirait chez une amie cette nuit. Et dès l’aube, elle consulterait un avocat.
Ce qui s’était produit dépassait de loin une simple intrusion dans son appartement. Ce soir-là, elle avait découvert le véritable visage de son mari. Et cette révélation lui inspirait plus d’effroi que la présence de n’importe quels inconnus dans son salon.
L’avocate qu’elle rencontra le lendemain matin était une femme d’une quarantaine d’années, au regard acéré, qui faisait tourner son stylo entre ses doigts avec une précision presque mécanique. Elle s’appelait Nathalie.
— La situation est désagréable, mais loin d’être exceptionnelle, déclara-t-elle après avoir parcouru les papiers. Votre époux n’a aucun droit de disposer de votre bien personnel sans votre accord. Mariage ou pas. Même s’il prétend agir pour le bien commun.
— Puis-je le contraindre à partir ? demanda Sophie. Il n’est pas officiellement domicilié ici, mais il y vit depuis longtemps.
— Oui, c’est possible, répondit Nathalie en inclinant la tête. Toutefois, ce sera plus complexe que pour de simples locataires temporaires. En l’absence de contrat de mariage, les conjoints ont un droit d’usage du logement de l’autre. Néanmoins, votre cas présente un élément décisif : vous avez acquis cet appartement avant votre union. Il vous appartient en propre. Juridiquement, il n’a aucun droit dessus.
Sophie écoutait, sentant une lourdeur s’installer au creux de sa poitrine. La veille encore, elle n’aurait jamais envisagé de mettre Vincent à la porte. Mais après une nuit blanche sur le canapé de son amie, après avoir relu des dizaines de messages pleins de contradictions et de mensonges, elle savait qu’un seuil invisible avait été franchi.
— Je veux qu’il parte, affirma-t-elle d’une voix ferme. Pas forcément aujourd’hui. Mais très vite. Et les occupants… qu’ils quittent les lieux au plus vite.
Nathalie acquiesça et détailla la marche à suivre. Sophie prenait des notes avec application, comme si chaque phrase l’éloignait un peu plus de l’existence qu’elle croyait encore avoir la veille. Cette existence s’était brisée au moment précis où elle avait poussé la porte et aperçu des chaussures inconnues dans l’entrée.
Deux heures plus tard, elle revint à l’appartement. Les occupants étaient toujours là. Chantal faisait la vaisselle, Julien buvait du thé à la table de la cuisine, et le petit Lucas absorbé par son téléphone.
— J’ai consulté un avocat, annonça Sophie en entrant dans le salon. Vous disposez de deux jours. Ensuite, je serai en droit de saisir la police et d’engager une procédure. Je préférerais éviter cela. Essayez de trouver une solution rapidement.
Chantal s’essuya les mains et la rejoignit.
— Sophie, ma chère, nous cherchons déjà. Julien va visiter une chambre dès cet après-midi. Mais… tout l’argent a été remis à Vincent. L’acompte, le premier mois. Et maintenant il ne répond plus.
— Ce n’est pas mon problème, répondit Sophie, même si quelque chose se serra en elle. Je vous accorde trois jours, pas deux. Profitez-en.
Julien se leva. Grand, les traits tirés par le manque de sommeil.
— Vous ne pourriez pas nous laisser une semaine ? demanda-t-il.
— Non. Désolée. C’est mon appartement. Je ne l’ai jamais mis en location. Je veux simplement y vivre.
— Et votre mari ? intervint Chantal en portant les mains à sa poitrine. Que dira-t-il ?
— Mon mari ne vivra plus ici, déclara Sophie. Les mots restèrent suspendus dans l’air, lourds, définitifs. Vous ne pouvez plus vous appuyer sur lui.
Elle se dirigea vers sa chambre, toujours fermée par un cadenas. Elle n’avait pas la clé, mais fit venir un serrurier qui, une heure plus tard, ouvrit la porte sans poser de questions.
Le désordre la frappa aussitôt. Les placards béants, des vêtements éparpillés, un vieux t-shirt de Vincent abandonné au sol. Il avait visiblement agi dans la précipitation. Pourtant, ce ne fut pas cela qui la glaça.
Sur la table de chevet reposait une liasse de documents maintenus par un élastique. Sophie le retira et parcourut les feuilles. Une copie d’un contrat de location avec les occupants actuels. Puis un autre contrat, au nom d’autres personnes. Puis encore un.
Ce n’était pas la première fois. Depuis six mois, Vincent louait l’appartement à intervalles réguliers, profitant de ses déplacements professionnels pour installer des inconnus ici, quelques semaines à chaque fois, afin qu’elle ne soupçonne rien.
Elle s’assit sur le lit, le souffle court. Six mois de mensonges. Six mois à introduire des étrangers chez elle pendant ses absences. Six mois à lui raconter qu’il arrosait les plantes et vérifiait la plomberie. Six mois d’une existence parallèle.
Son téléphone sonna. Vincent.
— Tu as fait ouvrir la porte ? lança-t-il sans même la saluer.
— J’ai trouvé les contrats, répondit-elle calmement. Tu louais mon appartement avant eux. C’est bien ça ?
Un silence pesant suivit. Identique à celui de la veille, tout aussi révélateur.
— Je comptais t’en parler, finit-il par dire d’une voix étranglée. Mais j’avais peur.
— Peur de quoi ?
— De ta réaction.
— Tu as eu raison, répliqua-t-elle froidement. Où as-tu obtenu mes clés ?
— J’ai fait faire des doubles.
— Quand ?
— Il y a longtemps. L’année dernière.
Elle ferma les yeux. Les souvenirs affluèrent : cet été où Vincent disparaissait pendant des heures, évoquant des projets vagues, parlant d’un revenu supplémentaire. Elle avait cru qu’il avait décroché un travail en plus pour alléger leurs charges.
