Alexandre contempla les étagères pleines et haussa les sourcils.
— On attend du monde ? demanda-t-il, surpris par cette profusion inhabituelle.
— Pas du tout. J’ai simplement décidé qu’il était temps d’arrêter de rogner sur la qualité de ce qu’on mange, répondit Juliette Michel avec un sourire tranquille. J’ai touché une petite prime, alors je me suis fait plaisir.
Elle était certaine qu’il répéterait l’information à sa mère. Alexandre avait toujours tout raconté à Christine Lefevre, avec une candeur désarmante, sans imaginer qu’il lui fournissait ainsi des indications précieuses.
Comme prévu, le soir même, au téléphone, il annonça joyeusement :
— Oui, Juliette a eu une prime, elle a rempli le frigo… On a une viande superbe, demain elle prépare un goulasch. Passe si tu veux, on partagera.
Le lundi, ils partirent travailler. Avant de claquer la porte, Juliette activa la petite caméra dissimulée. La journée lui sembla interminable. Elle consultait l’heure sans cesse, l’esprit tendu : était-elle déjà venue ? Ou pas encore ?
Alexandre, lui, affichait une humeur radieuse, se réjouissant d’avance du dîner. Il lui envoya même une image amusante sur la messagerie. Juliette sentit un pincement au cœur. Ce qui l’attendait le soir serait rude.
Ils rentrèrent ensemble. Une odeur sucrée, entêtante, flottait dans l’entrée — le parfum reconnaissable de Christine Lefevre.
— Ah, maman est passée ! s’exclama Alexandre avec satisfaction. Elle a dû arroser les plantes.
Sans un mot, Juliette se dirigea vers la cuisine. Elle n’ouvrit pas immédiatement le réfrigérateur. À la place, elle apporta l’escabeau, grimpa et décrocha la caméra.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda Alexandre, figé sur le seuil. Pourquoi tu touches à ça ?
— Assieds-toi, Alexandre, dit-elle d’une voix maîtrisée, bien que ses doigts tremblent légèrement. Il faut que tu voies quelque chose.
— Voir quoi ? Ne me dis pas que tu as installé une caméra ? Tu te rends compte ? Espionner ma propre mère ? C’est de la paranoïa !
— Si elle n’a rien pris, tu n’as rien à craindre, coupa Juliette. Et si elle s’est servie… tu dois le constater par toi-même.
Elle inséra la carte mémoire dans l’ordinateur portable. Alexandre resta derrière elle, respirant lourdement. Il était furieux, persuadé que son épouse exagérait par avarice.
L’image de leur cuisine apparut à l’écran. L’horodatage indiquait 11 h 30.
La porte s’ouvrit. Christine Lefevre entra dans le champ. Elle ne portait pas une tenue d’intérieur, mais son manteau de ville, et tenait deux grands cabas solides à carreaux.
D’abord, elle se dirigea vers le ficus posé sur le rebord de la fenêtre, toucha la terre du bout des doigts. Alexandre esquissa un sourire triomphant.
— Tu vois ? Je te l’avais dit !
Mais elle ne prit pas l’arrosoir. Elle se tourna vers le réfrigérateur avec l’assurance de quelqu’un chez soi et en ouvrit largement la porte.
Sur la vidéo, on distingua nettement son visage s’éclairer d’une satisfaction gourmande. Elle posa ses sacs au sol et, sans se presser, commença à transférer méthodiquement le contenu des étagères.
Le fromage disparut en premier. Puis les tranches de saucisson. Elle prit ensuite le paquet de bœuf, le soupesa un instant, appréciant son poids, avant de le glisser dans l’un des cabas.
— Maman… souffla Alexandre, la voix brisée.
Christine Lefevre poursuivait. La truite rejoignit le reste. Une plaquette de beurre suivit. Elle ouvrit le bac à légumes et emporta la moitié des tomates et des concombres.
Et cela ne lui suffit pas. Elle referma le frigo, puis ouvrit les placards. Un paquet de thé, un bocal de café, la boîte de chocolats achetée pour accompagner le thé — tout fut englouti. À la stupeur de Juliette, même un paquet de lessive entamé, posé dans un coin, finit dans le sac.
— Pourquoi la lessive ? murmura Alexandre. Je lui ai acheté cinq kilos la semaine dernière…
À l’écran, Christine tassa soigneusement son butin, força un peu pour fermer les fermetures éclair. Les sacs paraissaient lourds. Elle les souleva en gémissant légèrement. Puis, avant de partir, elle accomplit un geste qui acheva d’anéantir son fils : elle sortit de sa poche une pomme déjà entamée, la posa sur la table, puis prit la coupelle de biscuits, en vida le contenu dans sa poche et la remit vide.
Elle éteignit la lumière et quitta l’appartement.
La vidéo s’interrompit. Dans la cuisine, un silence métallique s’installa. On n’entendait plus que le bourdonnement du réfrigérateur — de nouveau presque vide.
Alexandre s’éloigna, alla s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, la tête basse. Ses mâchoires se contractaient. Juliette comprit combien cela lui faisait mal : l’image irréprochable qu’il gardait de sa mère depuis l’enfance venait de se fissurer.
— Elle nous vole… dit-il enfin d’une voix sourde. Pas parce qu’elle a faim. Juste comme ça. Comme une nuée de sauterelles.
— Elle est convaincue que c’est son dû, répondit doucement Juliette. Pour elle, tout ce qui est à toi lui appartient. Et moi, dans cette histoire, je ne compte pas vraiment.
