Le vendredi matin, pourtant, Christine Lefevre appela dès l’aube.
— Ma petite Juliette, bonjour, dit-elle d’une voix mielleuse. Je dois passer près de chez vous pour aller à la pharmacie. Je me suis dit que j’en profiterais pour arroser vos plantes. Alexandre m’a confié que votre ficus faisait triste mine. Ce serait dommage qu’il dépérisse.
— Je l’ai arrosé hier, répondit Juliette en s’efforçant de rester polie.
— Oh, tu sais, toi tu fais toujours tout en vitesse… Les fleurs, ça demande une main habituée. Ne t’inquiète pas, je ne ferai que passer. À moins que vous ne vouliez que je vous prépare un peu de soupe ?
— Merci, ce n’est pas nécessaire, nous avons ce qu’il faut, trancha Juliette, qui ne supportait plus l’idée de voir sa belle-mère régner sur sa cuisine.
— Comme tu voudras, ma chérie. Passe une bonne journée.
Au bureau, Juliette fut incapable de se concentrer. Les colonnes de chiffres dansaient devant ses yeux. Elle imaginait Christine Lefevre insérant sa clé dans la serrure, pénétrant dans l’appartement avec cette assurance tranquille… Que faisait-elle ensuite ? Ouvrait-elle les placards ? Inspectait-elle les tiroirs ? Ou se dirigeait-elle, tout simplement, vers le réfrigérateur ?
En rentrant, Juliette posa son sac à la hâte et se précipita dans la cuisine. Son cœur battait si fort qu’elle en avait la gorge serrée.
Le frigo s’ouvrit sur un vide glacial.
Le rôti de porc avait disparu. La plaquette de beurre marquée de son petit point noir n’était plus là. Sur les douze œufs achetés en début de semaine, il n’en restait que deux, abandonnés dans leur alvéole. Et surtout — l’affront suprême — le pot de caviar rouge qu’elle avait acheté en promotion et soigneusement dissimulé derrière des bocaux de cornichons en prévision du Nouvel An s’était volatilisé.
Elle se laissa tomber sur un tabouret, le visage enfoui dans ses mains. Ce n’était plus une impression diffuse ni une coïncidence troublante. C’était une intrusion flagrante. Un vol pur et simple. Le plus pénible, pourtant, restait à venir : comment en parler à son mari ? Elle ne possédait aucune preuve. Christine pourrait nier, prétendre qu’elle n’avait touché à rien, suggérer que Juliette avait tout consommé sans s’en souvenir — ou pire, affirmer que le caviar n’avait jamais existé.
Le soir, la discussion éclata autour d’un dîner improvisé. Juliette avait dû préparer des raviolis surgelés, faute de viande.
— Alexandre, le caviar a disparu. Et le rôti. Et même le beurre, annonça-t-elle calmement.
Il posa sa fourchette, le front assombri.
— Encore ? Juliette, ça devient inquiétant. Tu devrais peut-être consulter. Comment du caviar peut-il s’évaporer ?
— Ta mère est venue aujourd’hui.
— Oui, pour arroser les plantes ! Tu sous-entends quoi ? Que ma mère, ancienne institutrice, irait voler de la nourriture chez son propre fils ? Pour quelle raison ? Elle a sa retraite, et je lui donne de l’argent chaque mois.
Juliette resta interdite.
— Tu lui donnes de l’argent ? Combien ?
Il détourna le regard.
— Cinq à sept cents euros… pour ses médicaments, ses charges. Elle est seule, ce n’est pas facile.
— Cinq à sept cents euros… Alexandre, nous remboursons un crédit immobilier. Cela fait trois ans que nous n’avons pas pris de vacances. Et tu aides ta mère sans m’en parler ?
— C’est ma mère ! s’emporta-t-il. Je n’ai pas à justifier chaque euro que je lui verse. Et arrête de l’accuser ! Si tu es distraite ou si tu gères mal les courses, ce n’est pas à elle d’en porter la faute !
Ils se couchèrent ce soir-là sans échanger le moindre mot. Dans l’obscurité, Juliette fixait le plafond tandis qu’Alexandre respirait bruyamment, vexé. En elle, quelque chose s’était figé. Elle ne voulait plus seulement comprendre : elle voulait prouver. D’une manière irréfutable, impossible à contester.
Le lendemain, elle se rendit dans une boutique d’électronique. Après une longue conversation avec un vendeur, elle choisit une caméra discrète, dotée d’un détecteur de mouvement et d’un enregistrement sur carte mémoire.
— Ce modèle est idéal, expliqua le jeune homme en polo jaune en lui tendant un petit boîtier noir. Image haute définition, capture du son, autonomie d’une semaine. On peut la dissimuler sur une étagère ou derrière des objets.
Une fois rentrée, profitant de l’absence d’Alexandre parti au garage, Juliette installa l’appareil sur l’étagère supérieure du meuble de cuisine, parmi des vases oubliés et un vieux service en porcelaine. Placée entre une sucrière et un pot de laurier, l’objectif pointait directement vers le réfrigérateur et une partie du plan de travail. Invisible depuis le sol, mais offrant un angle parfait.
Restait à disposer l’appât.
Le dimanche, ostensiblement, devant Alexandre, elle remplit le réfrigérateur à ras bord. Elle acheta des tranches de saucisson fumé hors de prix, un morceau de fromage affiné — encore un —, un kilo de bœuf frais, une belle truite, des fruits exotiques et une grande boîte de chocolats fins. Puis elle rangea tout avec application, refermant la porte du frigo sous le regard étonné de son mari, qui contemplait en silence cette abondance inhabituelle, prêt à laisser échapper sa surprise.
