« Il y a autre chose » lança-t-elle, le visage serré d’inquiétude devant le frigo grand ouvert

Cette disparition silencieuse est profondément inquiétante et inacceptable.
Histoires

— Où est passé le fromage ? Hier soir encore, j’avais acheté un morceau entier, environ quatre cents grammes, exprès pour les sandwiches du matin afin de ne rien avoir à cuisiner à l’aube.

Juliette Michel demeurait immobile devant le réfrigérateur grand ouvert. Un agacement sourd montait en elle, lui nouant la poitrine. L’air froid des clayettes lui mordait le visage, tandis que ses joues brûlaient d’indignation. Sur l’étagère du milieu, là où reposait la veille un bloc généreux enveloppé de jaune, ne subsistaient plus qu’un demi-citron desséché et un petit pot de concentré de tomates presque vide.

— Tu l’as peut-être mangé sans t’en souvenir ? lança depuis le salon Alexandre Laurent, occupé à retrouver sa deuxième chaussette avant de partir travailler. Ou alors je me suis levé cette nuit… Non, impossible, j’ai juste bu un verre d’eau. Ju, franchement, tu ne vas pas dramatiser pour un bout de fromage. S’il a été mangé, eh bien tant pis.

Elle referma lentement la porte du frigo. Le claquement résonna anormalement fort dans le silence du matin. Ce n’était pas le fromage le véritable problème. Ni même le saucisson volatilisé trois jours plus tôt. Pas davantage ce bocal de café soluble hors de prix, mystérieusement réduit de moitié pendant qu’ils étaient au bureau. Ce qui l’inquiétait, c’était de commencer à douter de sa propre mémoire. Elle se revoyait parfaitement ranger les courses, répartir chaque produit avec méthode, planifier les repas de la semaine. Puis, insensiblement, les provisions s’évanouissaient. Discrètement. Par petites quantités.

— Alex, je ne peux pas avoir englouti un demi-kilo de fromage en une nuit, dit-elle en entrant dans le salon, essuyant ses mains sur un torchon. Toi non plus. On en aurait été malades. Il y a autre chose.

Alexandre, après avoir récupéré sa chaussette sous le canapé, l’enfilait en grommelant. C’était un mari fiable, travailleur, peu enclin aux disputes. Sa seule faiblesse — qu’il appelait volontiers sa qualité — portait un nom : Christine Lefevre, sa mère.

— Tu recommences ? soupira-t-il en levant vers elle un regard las. À quoi penses-tu exactement ? À un esprit frappeur ? Ou tu insinues que maman se sert ici ? Allons, c’est absurde. Elle touche sa retraite, elle ne manque de rien. Elle passe juste arroser les plantes et donner à manger au chat pendant qu’on travaille. Elle nous rend service, Ju. Et toi…

— Je n’insinue rien, coupa Juliette, bien que l’idée l’obsédât. Je constate seulement que les disparitions coïncident avec ses visites. Mardi dernier, le saucisson. Jeudi, les filets de poulet que j’avais décongelés pour les escalopes. Aujourd’hui, le fromage.

— Elle a peut-être déplacé les choses ? suggéra-t-il en boutonnant sa chemise. Ou bien c’est le chat, Ticha, qui a fouiné ?

— Le chat aurait ouvert le réfrigérateur, retiré un produit sous vide et l’aurait caché ? Réfléchis un peu.

— Je vais être en retard, conclut-il en l’embrassant rapidement sur la joue, visiblement soucieux d’éviter une discussion plus âpre. On en rachètera ce soir. Ne te mets pas dans tous tes états. Maman est incapable de prendre quoi que ce soit. Elle donnerait sa dernière chemise. L’accuser de ça, c’est injuste.

Lorsque la porte se referma derrière lui, Juliette s’assit sur la chaise de l’entrée. Une honte diffuse l’envahit. Christine Lefevre avait toujours l’air d’une vieille dame fragile et inoffensive : manteau usé, béret tricoté, plaintes récurrentes sur sa tension et le prix des médicaments. Elle habitait l’immeuble voisin et possédait un double des clés « au cas où », comme Alexandre l’avait exigé. Au début, l’idée paraissait rassurante : en cas de fuite d’eau ou de fer à repasser oublié… Pourtant, ces derniers temps, les passages de sa belle-mère se faisaient trop fréquents.

Comptable dans une importante société de construction, Juliette vivait entourée de chiffres. L’habitude de vérifier chaque dépense, d’équilibrer les comptes, ne la quittait jamais. Elle connaissait leur budget au centime près. Ils économisaient pour acheter une nouvelle voiture, et les frais alimentaires étaient strictement encadrés. Or, depuis deux mois, cette ligne explosait sans explication. L’argent s’évaporait, et le réfrigérateur demeurait désespérément à moitié vide.

Le soir même, en sortant du travail, elle passa par le supermarché. Les prix la firent grimacer. Devant le rayon traiteur, elle hésita longuement avant de choisir un morceau de rôti de porc — Alexandre aimait ses sandwiches garnis le matin. Après un soupir, elle opta pour une portion plus petite que prévu. Elle rognait déjà sur ses propres envies : kéfir à la place de son yaourt préféré, colin plutôt que truite.

De retour à l’appartement, elle rangea méticuleusement ses achats. Puis une idée germa. Elle saisit un feutre et traça de minuscules points presque invisibles sous la boîte de pâté coûteux et sur l’emballage du beurre. Geste dérisoire, presque enfantin, digne d’un jeu d’espionnage… mais elle devait savoir.

Les deux jours suivants s’écoulèrent sans incident. Christine Lefevre ne passa pas à l’appartement, et, peu à peu, Juliette commença à se convaincre qu’elle s’était peut-être laissé emporter par la fatigue et l’imagination, sans se douter que très bientôt un nouvel événement viendrait raviver ses soupçons.

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