— …je ferai bloquer sa carte bancaire. Et la tienne aussi.
Antoine resta figé.
— Tu… tu n’as pas le droit de faire ça…
— Si, parfaitement. Le compte est à mon nom. C’est moi qui gagne cet argent. Et c’est donc moi qui décide à qui il profite et pour quoi faire.
Il demeura là, la bouche entrouverte, incapable de répliquer. Émilie distingua dans son regard un mélange confus d’orgueil blessé, de colère, d’humiliation — et puis, derrière tout cela, une lueur plus lucide. Il comprenait. Lentement, douloureusement, mais il comprenait qu’elle disait vrai.
— Camille nous a trompés, reprit Émilie d’un ton désormais plus posé. Elle t’a menti, à moi aussi, et même à ta mère. L’argent n’a jamais servi à ce qu’elle prétendait. Et au lieu d’admettre l’évidence, tu t’es retourné contre moi. Eh bien, Antoine, je refuse de continuer cette mascarade.
Il passa une main sur son visage.
— Je… je ne savais pas.
— Tu aurais su si tu m’avais écoutée dès le départ.
Antoine s’affaissa sur le canapé, les coudes sur les genoux, la tête basse. Émilie resta debout face à lui. Elle n’éprouvait aucun triomphe, seulement une immense fatigue.
— Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? demanda-t-il d’une voix brisée.
— Appelle ta sœur. Dis-lui que c’est terminé. Qu’elle doit présenter des excuses à ta mère et, surtout, qu’il est temps qu’elle trouve un vrai travail au lieu de faire semblant d’en chercher un.
— Et si elle refuse ?
— Ce sera son choix. Mais nous ne financerons plus ce cirque.
Il acquiesça sans relever les yeux. Émilie alla dans la cuisine mettre de l’eau à chauffer. Ses mains tremblaient encore légèrement ; l’affrontement la secouait toujours. Pourtant, au fond d’elle, un calme nouveau s’installait. Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi alignée avec elle-même.
Le soir venu, Antoine composa le numéro de Camille. Émilie ne chercha pas à écouter, mais depuis la pièce voisine, quelques fragments de phrases lui parvinrent.
— Non, Camille, ça suffit… Parce que tu nous as menti… Oui, maman m’a tout expliqué… Ce n’est pas Émilie le problème, c’est toi… Je ne discuterai pas davantage. C’est fini.
Lorsqu’il raccrocha, il rejoignit sa femme. Ils restèrent un moment silencieux avant qu’il ne parle.
— Elle m’a traité de traître, murmura-t-il. Elle dit que j’ai choisi ma femme contre ma famille.
Émilie soutint son regard.
— Je suis ta famille. Notre fils aussi. Camille est une adulte. Elle doit assumer ses actes.
Il hocha lentement la tête.
— Je suis désolé. De ne pas t’avoir crue tout de suite. D’avoir crié.
— J’accepte tes excuses, répondit-elle en prenant sa main. Mais souviens-toi de ce que tu as ressenti aujourd’hui. Souviens-toi de ce que ça fait quand la personne qui devrait te soutenir se dresse contre toi.
Ses doigts se refermèrent sur les siens.
— Je m’en souviendrai.
Deux semaines passèrent. Camille ne présenta d’excuses ni à Émilie ni à Françoise. En revanche, elle trouva un emploi avec une rapidité surprenante. Comme quoi, lorsque les ressources faciles se tarissent, la motivation surgit soudainement.
Françoise téléphona à Émilie pour la remercier.
— Tu sais, ma chérie, j’ai toujours pensé que je la protégeais par amour maternel. Mais je réalise aujourd’hui que je l’ai surtout rendue dépendante.
— On peut toujours corriger ses erreurs, répondit doucement Émilie.
Un soir, déjà couchés, Antoine l’enlaça et souffla :
— Merci de ne pas m’avoir laissé devenir un mari faible.
Elle esquissa un sourire.
— Je serai toujours à tes côtés. À condition que tu restes au mien.
Il déposa un baiser sur sa tempe.
— Je te le promets.
Et cette fois, elle le crut. Parfois, il faut une secousse pour comprendre l’essentiel. Antoine avait reçu la sienne — et il semblait en avoir tiré la leçon.
Quant à la carte de Camille, elle resta bloquée. Définitivement.
