Et maintenant que Pierre André avait décidé de clore ce « projet » pour en ouvrir un autre, il venait réclamer ce qu’il appelait sa valeur de liquidation. Il exigeait une sorte de parachute doré pour avoir été son époux durant dix années.
Marine Dumont resta longtemps assise sur le banc, peut-être une heure entière. La pluie s’intensifiait, mais elle n’en avait plus conscience. Peu à peu, le tumulte affectif céda la place à une lucidité froide, presque clinique. Après tout, elle était juriste. Elle comprit alors que cette bataille ne devait surtout pas se jouer sur le terrain des sentiments, là où Pierre excellait à l’envelopper de culpabilité. Non. Il fallait déplacer le combat sur un autre champ : celui du droit, des faits établis et des preuves irréfutables.
À peine rentrée chez elle, elle appela l’avocat chargé de leur divorce.
— Maître Jacques Muller, bonjour. C’est Marine. Il y a un nouvel élément. Mon ex-mari revendique la moitié de l’appartement que j’ai acquis avant notre mariage.
Un silence bref, dense, s’installa à l’autre bout du fil.
— Sur quel fondement ? demanda enfin l’avocat.
— Sur sa « bonne foi », paraît-il… et sur le fait qu’il « comptait dessus », répondit-elle, laissant percer pour la première fois une pointe d’ironie dans sa voix.
— Je vois, soupira Jacques Muller. Préparez-vous, Marine. Ce sera désagréable. Juridiquement, il n’a pratiquement aucune chance. Il va donc tenter de vous atteindre psychologiquement.
Il ne se trompait pas. Dès le lendemain, l’offensive débuta. D’abord, Pierre lui-même téléphona. Il avait changé de stratégie : plus d’indignation, plus de reproches véhéments. Cette fois, il jouait la carte de la détresse.
— Marine, j’ai été excessif hier. J’étais à bout. Mais comprends-moi… je suis désespéré. Je n’ai plus rien. Toi, en revanche, tu vis dans l’aisance. Tu ne peux pas faire un geste ? Nous ne sommes pas des étrangers l’un pour l’autre…
Elle raccrocha sans un mot.
Une heure plus tard, ce fut sa mère qui appela.
— Ma chérie, comment peux-tu faire ça ? sanglotait-elle. Pierre m’a tout raconté ! Tu veux le mettre à la rue avec une simple valise ! Il n’est pas un inconnu pour toi ! Il a tant donné pour cet appartement ! Il y a même installé une étagère…
L’étagère. Voilà donc le symbole de ses « travaux indissociables ».
Avec un calme mesuré, Marine expliqua à son ex-belle-mère que le bien lui appartenait en propre, acquis avant le mariage, et que c’était Pierre qui avait quitté le domicile conjugal.
— Tu es sans cœur, trancha la mère avant de lui raccrocher au nez.
Puis vinrent les attaques sur les réseaux sociaux. Pierre publia des messages sibyllins, mais suffisamment transparents pour que leurs connaissances communes comprennent. « Terrifiant de voir comme l’amour s’efface quand l’argent entre en jeu », écrivait-il. Ou encore : « Certains mesurent les relations en mètres carrés. »
C’était méthodique. Calculé. Il cherchait à entacher sa réputation, à la peindre en femme avare et cruelle, afin que sa revendication — partager l’appartement — paraisse presque légitime.
Marine ne répondit à aucune provocation. Sur le conseil de son avocat, elle sauvegarda chaque publication, fit des captures d’écran, archiva chaque message. Et elle se mit au travail. Elle rassembla l’intégralité des documents financiers couvrant leurs dix années de vie commune. Pendant une semaine blanche d’insomnie, elle élabora le dossier le plus précis de son existence. Ce n’était pas un simple tableau chiffré : c’était l’histoire de leur mariage traduite en colonnes de débits et de crédits.
L’audience fut fixée deux mois plus tard. Jusqu’à cette date, elle vécut comme dans une forteresse assiégée, mais sans jamais céder.
Le jour venu, dans la salle d’audience, Pierre André s’installa face à elle, flanqué de son conseil. Il affichait une assurance étudiée. Son avocat se leva et commença à énumérer les prétentions formulées dans la requête.
