Les demandes formulées étaient proprement extravagantes. Julien sollicitait du tribunal la reconnaissance d’un droit sur la moitié de l’appartement, au motif qu’il y aurait réalisé, durant le mariage, des « améliorations indissociables » ayant, selon lui, accru de manière substantielle la valeur du bien. S’ensuivit l’énumération de ces prétendus travaux : l’installation d’une étagère dans la salle de bains, le remplacement du robinet de la cuisine, la mise en peinture d’un mur du salon, et même le fait d’avoir « régulièrement réglé les charges courantes, contribuant ainsi à la conservation du logement ».
Lorsque l’avocat se rassit, la juge — une femme âgée dont la lassitude transparaissait dans le regard — tourna les yeux vers Sophie.
— Quelle est votre position ?
Sophie se leva sans précipitation. Elle ne prononça pas un mot sur l’amour déchu, ni sur la trahison ou les blessures intimes. Elle s’exprima dans la langue qu’elle maîtrisait le mieux : celle des faits.
— Madame la Présidente, commença-t-elle d’une voix posée, la demande de mon ex-époux est dépourvue de tout fondement juridique. Cet appartement m’appartient depuis avant notre mariage, comme l’atteste le titre de propriété.
Elle déposa le document sur le bureau.
— Quant aux soi-disant “améliorations indissociables”, permettez-moi d’apporter quelques précisions.
D’autres pièces vinrent s’ajouter au dossier.
— Voici le ticket de caisse pour l’étagère évoquée. Son prix : 800 euros. Ici, la facture du plombier que j’ai dû faire intervenir après que mon ex-mari, voulant réparer lui-même le robinet, a provoqué une fuite qui a inondé nos voisins du dessous. Le montant des dégâts s’est élevé à 50 000 euros — somme que j’ai réglée sur mes propres revenus. Et là, les photographies du mur du salon qu’il a “repeint” : traces irrégulières, éclaboussures sur le parquet. J’ai dû engager une entreprise pour remettre entièrement la pièce en état.
Les justificatifs s’empilaient méthodiquement.
— Concernant les charges, poursuivit-elle avec un léger sourire, voici mes relevés bancaires sur dix ans. Vous constaterez que j’ai assumé environ 90 % des paiements. Et ici, les extraits de compte de mon ex-mari. Sur la même période, il a surtout “investi” dans des cannes à pêche haut de gamme, des séjours de pêche et divers gadgets électroniques.
Elle se rassit. Un silence dense envahit la salle. L’avocat de Julien lança à son client un regard où perçait une irritation mal contenue. Julien, lui, avait perdu ses couleurs. Son projet de partage “équitable” venait de se désagréger sous l’éclairage cru des preuves.
— Au vu de ces éléments, conclut Sophie en s’adressant à la juge, non seulement je conteste toute prétention de mon ex-époux sur ce bien, mais j’estime qu’il me serait redevable d’une somme importante pour les années durant lesquelles il a vécu principalement à mes frais. Toutefois, contrairement à lui, je ne réclamerai aucun arriéré. Je demande simplement l’application stricte du droit.
La décision tomba rapidement. En moins de cinq minutes, la juge rejeta l’intégralité des demandes de Julien.
Dans le couloir, aux échos froids, il la rattrapa.
— Tu… souffla-t-il entre ses dents. Tu m’as détruit. Tu m’as humilié.
Sophie le regarda une dernière fois. Il n’y avait ni colère ni haine dans ses yeux, seulement une distance glaciale teintée de pitié.
— Non, Julien. Tu t’es détruit toi-même. Le jour où tu as décidé que mon amour et ma maison n’étaient que des biens à partager.
Elle tourna les talons et s’éloigna le long du corridor austère du tribunal. Elle ne se retourna pas. Devant elle s’ouvrait une existence nouvelle, affranchie du passé. Dans cet appartement qu’elle avait reconquis — son refuge, son territoire — il n’y aurait désormais plus de place pour ceux qui ne voyaient dans une relation qu’un pourcentage à réclamer.
