Ce mot — cette femme — était devenu l’étiquette favorite de sa belle-mère. En trois années de mariage, Monique ne l’avait pratiquement jamais appelée par son prénom. C’était toujours « ça », « ton épouse », ou, pire encore, une absence totale de désignation, comme si Camille n’existait pas vraiment.
Camille fit un pas en avant, les épaules droites.
— Vous savez quoi, Monique ? Ça suffit. J’en ai assez de vos remarques blessantes, de vos manœuvres, de vos scènes à répétition. Nous partirons en vacances, que cela vous convienne ou non !
Le visage de Monique se teinta d’un rouge vif.
— Hugo ! Tu entends comment elle me parle ? À moi, ta mère !
— Je ne fais que dire la vérité ! lança Camille, incapable désormais de se contenir. Vous surveillez chacun de nos gestes. Vous téléphonez dix fois par jour. Vous exigez de savoir où nous sommes, avec qui, à quelle heure nous rentrons. Ce n’est pas sain !
— Ce qui n’est pas sain, c’est un fils qui oublie celle qui l’a mis au monde ! répliqua Monique avec véhémence. Une épouse qui le monte contre sa propre mère !
— Je ne monte personne contre qui que ce soit ! Je veux simplement vivre ma vie, la nôtre !
— La vôtre ? ricana Monique. Et l’appartement que vous occupez, à qui appartient-il ? Dois-je te rappeler qui a avancé l’argent pour l’apport initial ?
C’était son argument massue. Lorsqu’ils avaient acheté leur logement, Monique leur avait prêté trois cent mille euros pour compléter l’apport. Depuis, elle ne manquait jamais une occasion de le rappeler.
— Nous vous remboursons chaque mois, répondit Camille d’une voix ferme. Vingt mille euros, comme convenu.
— L’argent, c’est une chose. La reconnaissance, c’en est une autre ! coupa Monique. Une belle-fille bien élevée saurait apprécier l’aide de sa belle-mère au lieu de lui manquer de respect !
— Une belle-mère respectueuse ne s’introduirait pas chez nous sans y être invitée ! rétorqua Camille aussitôt.
— C’est le logement de mon fils !
— C’est aussi le mien. Nous sommes mariés, au cas où vous l’auriez oublié !
Monique laissa échapper un souffle méprisant.
— Mariés… Nous verrons combien de temps cela durera ! Hugo — elle se tourna vers lui, qui jusque-là n’avait presque pas parlé — c’est elle ou moi. Tu dois choisir.
Un silence écrasant tomba sur la cuisine. Camille sentit son souffle se bloquer. Voilà donc l’instant décisif. Trois ans à encaisser les humiliations en espérant qu’un jour Hugo poserait des limites claires. Ce jour était arrivé.
Hugo pâlit, promenant un regard perdu de sa mère à son épouse.
— Maman, ne me force pas à un ultimatum…
— Si, justement ! Je ne supporterai plus l’insolence de cette personne ! Ou tu divorces, ou tu peux considérer que tu n’as plus de mère !
Le cœur de Camille sembla chuter brutalement dans sa poitrine. Était-elle réellement prête à aller aussi loin ?
— Maman, tu ne peux pas parler sérieusement… murmura Hugo.
— Je suis parfaitement sérieuse ! J’en ai assez d’être humiliée. Ta femme me méprise, elle te détourne de moi. Je ne l’accepterai plus !
Hugo se tenait entre elles comme pris dans un étau. Camille voyait à son visage qu’il cherchait désespérément une issue.
— Essayons de nous calmer, proposa-t-il enfin. Maman, rentre chez toi, apaise-toi. Nous en reparlerons plus tard…
— Non ! trancha Monique en frappant le sol du pied. Je ne bougerai pas d’ici tant que je n’aurai pas ta réponse. Qui choisis-tu ?
Hugo inspira profondément et fixa sa mère.
— Maman, je t’aime. Tu resteras toujours ma mère, quoi qu’il arrive. Mais Camille est mon épouse. Devant nos proches et devant Dieu, je lui ai fait une promesse. Je ne la trahirai pas.
Monique recula comme si ces mots l’avaient giflée.
— Donc… c’est elle que tu choisis ?
— Je choisis ma famille, répondit Hugo avec une fermeté nouvelle. Et tu en feras toujours partie, si tu le souhaites. Mais tu dois respecter ma femme. Et accepter nos décisions.
— Respecter ? éclata-t-elle d’un rire nerveux. Comment voudrais-tu que je respecte cette… cette…
— Ça suffit ! éleva Hugo la voix, chose extrêmement rare chez lui. Maman, je te demande de partir. Maintenant. Quand tu te seras calmée, appelle-moi et nous discuterons sereinement.
Monique dévisagea son fils comme si elle le découvrait pour la première fois.
— J’ai élevé un fils ingrat, siffla-t-elle entre ses dents. J’ai consacré ma vie entière à toi…
