Désormais, chaque journée passée dans ce centre vous sera facturée trente mille euros, sans compter les fournitures médicales et le matériel spécifique.
— Tu n’as pas le droit ! s’étrangla Jacqueline en se levant d’un bond. Son visage vira au pourpre. — C’est illégal ! Je vais déposer plainte !
— Faites donc. Le service juridique de la clinique l’examinera avec le plus grand sérieux. D’ici trois mois, probablement. Juste à temps pour la révision programmée de la batterie de votre stimulateur. En attendant, je vous invite à passer à l’accueil pour régler la consultation d’aujourd’hui.
Elle quitta mon bureau sans un mot de plus, claquant presque la porte. Je n’avais aucun doute : dans la minute, elle appellerait Thomas. Et je savais aussi que Thomas recevrait aussitôt un autre appel. Celui de mon frère.
À midi, mon téléphone vibrait sans relâche. Thomas tentait sa chance toutes les cinq minutes. Je laissai son nom clignoter sans répondre. Finalement, un message apparut : « Julie, c’est quoi cette histoire avec l’appartement ? Pourquoi le fonds m’appelle pour exiger qu’on libère les lieux demain ? On n’a nulle part où aller ! Céline ne se sent pas bien ! »
Je répondis en quelques mots : « Il reste des chambres libres au foyer de l’hôpital. C’est exactement l’endroit que tu me destinais, non ? »
Le soir venu, je me rendis à l’immeuble. Je n’étais pas seule : deux agents d’une société de sécurité m’accompagnaient, ainsi qu’un représentant du fonds immobilier.
La porte était verrouillée. Derrière, des éclats de voix : Jacqueline criait, Céline sanglotait, Thomas plaidait sa cause au téléphone.
— Ouvrez, annonça calmement le représentant en introduisant un passe-partout dans la serrure.
Nous pénétrâmes dans le salon. La scène avait quelque chose d’irréel. Au milieu de la pièce trônaient les valises que Jacqueline avait préparées avec tant d’ardeur pour m’expulser. Elles débordaient à présent des vêtements de Thomas.
— C’est un coup monté ! hurla-t-il en m’apercevant. — Je vais vous traîner en justice ! J’ai un contrat !
— Un bail arrivé à échéance, rectifia posément le juriste du fonds. Et six mois d’impayés de charges. Le propriétaire a décidé de ne pas effacer la dette. Vous disposez d’un quart d’heure pour quitter les lieux.
Céline, assise sur le canapé, tenait son ventre entre ses bras.
— Thomas… tu m’avais juré… que c’était chez toi… murmura-t-elle entre deux sanglots.
— C’est ce que maman m’a dit ! répliqua-t-il en se tournant vers Jacqueline.
Elle se tenait en retrait, son sac serré contre elle. En quelques heures, elle semblait avoir pris dix ans. Son assurance hautaine, son air d’aristocrate autoproclamée, tout s’était évaporé.
— Julie, ma chérie, tenta-t-elle soudain d’une voix sucrée, pourquoi en arriver là ? Nous sommes de la même famille. On s’est emportés… Thomas, dis-lui que tu l’aimes !
— La famille s’est dissoute hier, Jacqueline. Au moment précis où vous jetiez mes robes à terre. À présent, nous ne sommes plus que deux parties face à face. Et la partie propriétaire exige la restitution du bien.
Les agents commencèrent, avec une lenteur étudiée, à transporter les cartons vers l’ascenseur. Thomas tournait en rond, essayant d’empoigner tantôt le téléviseur, tantôt la machine à café.
— Ça m’appartient ! C’est moi qui ai payé !
— Vous avez les factures ? demandai-je. Non ? Alors, selon le bail, tout ce qui se trouve ici revient au bailleur, sauf preuve contraire. Laissez les appareils où ils sont.
Vingt minutes plus tard, ils se retrouvaient sur le trottoir : Jacqueline, Thomas et Céline. Six valises alignées, aucun trousseau en main. Thomas parcourait frénétiquement son répertoire, cherchant à qui demander de l’argent pour une chambre d’hôtel.
— Julie, attends ! cria-t-il en courant vers ma voiture alors que je m’installais au volant.
