Catherine Lambert comprit que la partie était perdue.
— Ce n’est pas grave, on trouvera bien où se loger ! Ne t’abaisse pas devant cette…
Elle n’acheva pas sa phrase. Déjà, elle filait vers le salon et arrachait ses icônes des murs, les entassant à la hâte dans des sacs en plastique.
— Puisses-tu ne jamais être heureuse dans cet appartement ! hurlait-elle en traversant le couloir. Étouffe-toi donc avec tes mètres carrés ! Tu finiras seule, abandonnée de tous ! Qui voudra de toi sans mari ? Égoïste !
Léa Petit se tenait à l’entrée de la chambre, les bras croisés, observant la scène sans intervenir. À l’intérieur, pourtant, tout se brisait. Ce n’était pas seulement un mariage qui s’écroulait — c’était sa confiance, sa capacité à croire en quelqu’un. L’homme qu’elle avait aimé n’était qu’un pantin, prêt à sacrifier sa vie à elle pour obéir au moindre ordre maternel.
Et malgré la douleur, une sensation inattendue perçait : un soulagement immense. Comme si elle venait enfin de déposer un fardeau qu’elle portait depuis des années.
— Et l’acompte ? lança soudain Nicolas Renard depuis l’entrée, une valise à la main. Il avait l’air minable, vêtu d’un vieux jogging distendu, le regard fuyant. Maman… on a pris trois cent mille euros. Il faut les rendre.
— Demande-lui ! répliqua Catherine Lambert en désignant Léa du menton. C’est sa faute si la vente tombe à l’eau ! Qu’elle paie !
Nicolas tourna vers sa femme des yeux implorants.
— Léa… sois raisonnable… Ils vont nous tomber dessus. Tu pourrais nous prêter quelque chose ? Cent mille, au moins ? Tu as des économies… On te fera une reconnaissance de dette.
Elle le fixa comme s’il n’était déjà plus qu’un étranger.
— Les clés.
Il hésita.
— Les clés ! répéta-t-elle d’une voix si forte que la vaisselle vibra dans le buffet.
Il sursauta, sortit le trousseau de sa poche et le jeta sur la commode.
— Tu le regretteras, marmonna-t-il. J’étais la meilleure chose qui te soit arrivée.
— Tu as été ma plus grande erreur, répondit-elle calmement. Et heureusement que je la corrige aujourd’hui, avant de me retrouver à la rue.
Elle ouvrit la porte d’entrée.
— Adieu. Et retenez bien ceci : au moindre appel, au moindre message, je dépose plainte pour tentative d’escroquerie.
Catherine Lambert sortit la tête haute sur le palier, bien que ses mains tremblent sous le poids des sacs. Nicolas la suivit, voûté, écrasé.
La porte se referma. Léa tourna la clé deux fois. Le déclic résonna dans l’appartement désormais silencieux.
Le silence.
Elle posa son front contre le bois froid. Les larmes qu’elle retenait depuis des heures jaillirent enfin. Elle se laissa glisser au sol, sanglotant sans retenue, pleurant ses trois années perdues, l’amour qu’elle croyait sincère, les rêves naïfs d’un avenir paisible aux côtés de Nicolas.
Un bip la fit sursauter. Son téléphone. Un message de sa banque : « Votre historique de crédit a été consulté aujourd’hui par la société “Crédit Express”. »
Son cœur se serra. Elle essuya ses joues et ouvrit immédiatement l’application des services publics.
Dans l’historique des opérations figurait : « Autorisation de consultation de l’historique de crédit ». Heure : 03 h 00 du matin.
Nicolas.
Pendant qu’elle dormait, il ne préparait pas seulement des papiers pour vendre l’appartement. Il tentait de contracter un prêt à son nom, pour colmater ses dettes en attendant que le logement soit “vendu”.
La colère balaya ses dernières larmes.
Léa se releva, alla jusqu’à la cuisine et se servit un verre d’eau. Ses mains étaient désormais parfaitement stables.
Elle sortit son ordinateur portable. D’abord, elle changea tous ses mots de passe : banques, administrations, messagerie. Ensuite, elle déposa un signalement en ligne auprès de la police pour tentative d’usurpation d’identité. Enfin, elle commanda le remplacement immédiat des serrures.
Par la fenêtre, la pluie tombait, lavant les trottoirs.
— Ce n’est rien, murmura-t-elle dans l’appartement vide. Dans mon appartement. Je gagnerai ma vie. Je m’en sortirai. Mais vous…
Elle imagina Nicolas tentant d’expliquer au prétendu acheteur où était passé l’argent, et Catherine Lambert confrontée aux créanciers.
— Vous avez récolté ce que vous avez semé.
Léa but une gorgée d’eau. Elle la trouva fraîche, limpide — comme l’existence qui s’ouvrait devant elle. Une vie sans parasites. Sans mensonges. Sans belle-mère.
Le soir venu, elle commanderait une pizza, avec du fromage hors de prix. Et elle la dégusterait seule, savourant chaque bouchée de sa liberté retrouvée.
