… « avec droit d’aliéner un bien immobilier » ?
Nicolas Renard blêmit d’un coup. Manifestement, il ne s’attendait pas à ce qu’elle lise chaque ligne.
— Où ça ? demanda-t-il en se penchant précipitamment vers le document. Ah… ça. C’est un modèle standard, rien d’inhabituel ! Toutes les autorisations possibles y figurent, pour éviter de refaire des papiers plus tard. On ne sait jamais, pour demander un extrait cadastral ou un document administratif. C’est purement technique, Léa. Ne dramatise pas.
— Technique ? répéta-t-elle en reposant lentement le stylo. La possibilité de vendre mon appartement serait donc un simple détail administratif ?
— Mais qui parle de vendre ?! explosa-t-il, sa voix montant dans les aigus. Tu crois que je te trahirais ? Je suis ton mari ! Tout ça, c’est pour nous ! Un remboursement fiscal, un peu d’argent en plus, ce ne serait pas du luxe !
À cet instant, Catherine Lambert apparut dans l’encadrement de la chambre. Les bras croisés sur sa poitrine massive, elle fixait sa belle-fille sans ciller. Le masque de la grand-mère affable venait de tomber.
— Qu’est-ce que c’est encore que ces enfantillages, Léa ? tonna-t-elle. Nicolas se démène, rassemble les papiers, et toi tu fais la difficile ? Signe donc et cesse de nous fatiguer. À force de tes scènes, ma tension va exploser.
Léa se leva. La peur s’était dissoute, remplacée par une froide détermination.
— Votre tension monte, Catherine Lambert ? Ne vous inquiétez pas. Je vais m’en charger.
Elle se dirigea vers l’armoire, l’ouvrit et en sortit une petite boîte où elle conservait soigneusement les titres de propriété.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda Nicolas, soudain nerveux.
— Je vérifie certaines choses, répondit-elle sèchement. Dis-moi, Nicolas, tu sais ce que prévoit l’article 313-1 du Code pénal ? L’escroquerie commise en réunion, avec préméditation.
— Tu délires, siffla sa belle-mère en avançant d’un pas. Quelle escroquerie ? Nous sommes une famille ! Nous voulions t’aider !
— Aider qui ? Vos créanciers ? répliqua Léa en se retournant brusquement, les documents à la main.
Un silence épais s’abattit sur la pièce. Catherine Lambert vira au rouge. Nicolas, lui, baissa les yeux, l’air d’un adolescent pris en faute.
— Tu… tu nous écoutais ? murmura-t-il.
— J’ai entendu l’essentiel, répondit-elle d’une voix tranchante. L’acompte. Le fait que je « n’aurais nulle part où aller ». Et surtout que mon appartement servirait à éponger les dettes de ta mère.
— Léa, attends ! s’écria Nicolas en s’approchant pour tenter de la saisir par les épaules. Ce n’est pas ce que tu crois ! Maman a été piégée. Elle a investi dans une coopérative douteuse, tout a disparu ! Les intérêts courent, les huissiers menacent ! On voulait vendre temporairement ton appartement, régler la dette, puis contracter un prêt immobilier. Pour nous tous. Une grande maison !
— Vendre temporairement mon logement ? répéta-t-elle en laissant échapper un rire glacé. Tu t’entends parler ? Tu comptais me laisser sans toit pour réparer les erreurs de ta mère ? Et mon avis, tu as songé à me le demander ?
— Te demander quoi ?! hurla soudain Catherine Lambert, perdant toute retenue. Tu es jeune, tu travailleras ! Moi, on peut me briser pour ces dettes ! Tu dois soutenir ta famille ! En épousant mon fils, tu es entrée dans notre lignée : tu partages nos joies et nos malheurs ! Cet appartement, tu l’as hérité sans effort ! Tu ne l’as pas payé de ta sueur ! Un sacrifice pour les tiens ne te tuerait pas !
Voilà donc la vérité. Une jalousie épaisse, visqueuse, collée à chaque mot. Pour eux, cet héritage n’était qu’un cadeau immérité dont ils pouvaient disposer à leur guise.
— Sortez, dit Léa d’une voix basse.
— Comment ? s’étouffa Catherine Lambert.
— Sortez de chez moi. Tous les deux. Immédiatement.
— Tu n’as pas le droit ! cria Nicolas. J’habite ici ! C’est aussi chez moi !
— Rien ici ne t’appartient, coupa-t-elle net. Tu n’es même pas domicilié à cette adresse. Ton inscription est toujours chez ta mère, dans cet appartement que vous avez probablement hypothéqué ou vendu, puisque vous convoitiez le mien. Faites vos valises. Vous avez une heure. Passé ce délai, j’appelle la police. Et crois-moi, Nicolas, votre conversation dans la cuisine est enregistrée. J’ai lancé le dictaphone dès les premiers mots.
C’était faux. Elle n’avait rien enregistré. Mais le mensonge produisit l’effet escompté : Nicolas devint livide.
— Tu as enregistré ma mère ? balbutia-t-il, horrifié. Tu es… monstrueuse !
— Fais ta valise, imbécile ! hurla Catherine Lambert en se tournant vers son fils.
