« Où pourrait‑elle aller ? » demanda Nicolas d’un ton cynique tandis que Léa restait figée dans l’ombre

Ignoble et cruel, ce mensonge détruit tout espoir.
Histoires

… et le jour où elle l’apprendra, l’argent sera déjà sur nos comptes. On dira qu’on l’a investi dans la construction d’une maison. On lui montrera un terrain, des plans en couleur, deux ou trois images bien faites. Le temps que les travaux “avancent”, que les démarches traînent… des années auront passé.

Léa Petit plaqua sa main contre sa bouche pour étouffer le cri qui lui montait à la gorge. Ce qu’elle venait d’entendre dépassait la simple trahison. C’était une spoliation méthodiquement préparée. Ils ne projetaient pas seulement de vendre son appartement à son insu : ils comptaient la dépouiller totalement, en se cachant derrière un prétendu projet de pavillon qui n’existait sans doute même pas sur le papier.

« Les dettes… » Le mot prononcé par Catherine Lambert lui revint en mémoire. « Rembourser ton affaire. »

Une semaine plus tôt, Léa était tombée par hasard sur une enveloppe bancaire adressée à sa belle-mère, laissée négligemment sur la console de l’entrée. Par pudeur, elle ne l’avait pas ouverte. À présent, les pièces du puzzle s’assemblaient avec une netteté brutale. Cette femme si prompte à lui reprocher la moindre dépense s’était visiblement fourrée dans une situation financière douteuse. Investissement hasardeux ? Emprunts accumulés ? Peu importait. Pour se sortir du gouffre, elle avait décidé d’offrir l’appartement de sa belle-fille en sacrifice.

Et Nicolas Renard ? Son Nicolas, si attentionné en apparence ? Il avait accepté. Sans hésiter. Il s’était rangé du côté de sa mère. « Un fils soumis », pensa-t-elle d’abord avec amertume. Non… pire que cela. Un complice.

Elle regagna la chambre sur la pointe des pieds, veillant à ne pas faire grincer le parquet. Son cœur cognait si fort qu’elle avait l’impression que sa cage thoracique allait céder. Une part d’elle voulait surgir dans la cuisine, renverser la table, leur jeter à la figure chaque mot qu’elle avait surpris. Mais elle se força à respirer.

Non. Les cris ne serviraient à rien. Ils se justifieraient, mentiraient, joueraient la carte de l’émotion. « On voulait ton bien », « C’est pour la famille », « Tu as mal compris ». Nicolas prendrait son air blessé, Catherine porterait la main à sa poitrine. Et Léa, qui avait toujours eu le cœur trop tendre, risquerait de vaciller. De douter. De pardonner.

Elle avait besoin de lucidité, pas de colère.

Assise au bord du lit, elle inspira longuement. Ils voulaient jouer ? Très bien. Elle entrerait dans la partie. Mais selon ses propres règles.

— Léa, tu es réveillée ? lança Nicolas en passant la tête par la porte.

Il arborait son sourire familier, presque tendre. Dans sa main, une tasse fumante.

— Je t’ai préparé un café. Avec de la cannelle, comme tu aimes.

Comment pouvait-il soutenir son regard avec cette expression douce alors qu’il prévoyait, d’ici quelques heures, de lui arracher son toit ? En l’observant, Léa eut pour la première fois la sensation d’avoir en face d’elle un inconnu — quelqu’un de lisse, d’insaisissable.

— Merci, répondit-elle en forçant un sourire.

Il ne remarqua rien. Trop absorbé par le rôle qu’il s’était attribué.

— Au fait, reprit-il en déposant la tasse sur la table de chevet avant de s’asseoir près d’elle, j’ai préparé les papiers pour les impôts. Tu te souviens du remboursement pour tes soins dentaires ? La date limite approche. J’ai tout complété, il ne manque plus que ta signature.

La mise en scène commençait.

— Parfait, mon cœur. Donne-les-moi, je signe tout de suite.

Elle retira doucement sa main de la sienne sous prétexte de remettre une mèche en place. Sa paume était moite.

Nicolas se leva d’un bond et revint avec une chemise cartonnée.

— Regarde, ici la demande, là l’inventaire… Et ça, ajouta-t-il en lui tendant une feuille partiellement recouverte par une autre, c’est juste l’autorisation pour que l’intermédiaire puisse déposer le dossier à ta place. Signe en bas.

Léa prit le stylo. Son regard parcourut rapidement les lignes imprimées en caractères serrés. Malgré la petite taille de l’écriture, certains termes sautèrent immédiatement aux yeux : « …je donne pouvoir à M. Alexandre Richard d’agir en mon nom auprès de toutes administrations… avec faculté d’aliéner tout bien immobilier… percevoir les fonds… »

Une procuration générale. En bonne et due forme.

Le document ressemblait à un modèle notarié. L’avaient-ils fait préparer par une connaissance complaisante ? Comptaient-ils falsifier une validation plus tard ? Non… la vente d’un bien immobilier exigeait davantage qu’un simple formulaire. Leur plan devait comporter d’autres étapes.

Elle sentit un frisson glacial lui parcourir l’échine.

Peu importait, finalement. L’essentiel était là : l’intention.

Léa leva lentement les yeux vers son mari.

— Nicolas… dit-elle d’une voix calme. Pourquoi est-il écrit ici « …

Pages Réelles