« Où pourrait‑elle aller ? » demanda Nicolas d’un ton cynique tandis que Léa restait figée dans l’ombre

Ignoble et cruel, ce mensonge détruit tout espoir.
Histoires

— Elle ne se doutera absolument de rien, maman, ne t’angoisse pas. Je lui glisserai les papiers ce soir, quand elle sera épuisée par son rapport. Je prétendrai que ce sont des documents pour un remboursement fiscal. Elle ne prendra même pas la peine de les lire, elle signera là où j’aurai mis des croix.

Léa Petit resta figée devant la porte entrouverte de la cuisine. Elle eut l’impression que son cœur s’arrêtait une seconde avant de remonter brutalement dans sa gorge, lui coupant la respiration. Cette voix douce, presque caressante, teintée d’une fausse humilité, c’était celle de son mari, Nicolas Renard. L’homme avec qui elle partageait son lit, ses matins pressés et ses projets d’avenir depuis trois ans.

— Tu en es certain, mon chéri ? — demanda Catherine Lambert d’un ton radicalement différent de celui qu’elle employait d’ordinaire avec sa belle-fille. Plus aucune douceur sucrée. Sa voix claquait, sèche et calculatrice, comme le tiroir-caisse d’un commerce. — L’appartement en centre-ville ne restera pas longtemps sur le marché. L’acheteur a déjà versé un acompte. Si Léa fait des histoires, il faudra lui rendre le double. Et je n’ai pas cette somme, tu le sais très bien.

— Elle ne fera pas d’histoires, — répondit Nicolas avec désinvolture ; le couvercle de la théière tinta légèrement. — Elle me fait confiance. Elle croit qu’on agrandit simplement notre horizon. Quand elle réalisera que l’appartement est vendu et que l’argent aura servi à régler ton… enfin, ce problème… il sera trop tard. Elle pleurera un peu, puis elle s’y fera. Où pourrait-elle aller ? Nous sommes une famille, après tout.

Léa recula lentement dans le couloir plongé dans l’ombre. Ses jambes semblaient molles, privées d’ossature. Une seule phrase résonnait dans sa tête : « Où pourrait-elle aller ? »

« Ce problème » ? De quoi parlaient-ils ? Et depuis quand son appartement — hérité de sa grand-mère, unique refuge, territoire intime qu’elle avait toujours protégé — était-il devenu une simple monnaie d’échange dans les manœuvres secrètes de son mari et de sa belle-mère ?

Trois ans plus tôt, au moment du mariage, Catherine Lambert lui avait paru irréprochable. Elle ne s’imposait jamais, ne débarquait pas sans prévenir, envoyait régulièrement des tourtes maison au chou par l’intermédiaire de Nicolas. « Une perle rare », pensait Léa alors, heureuse d’avoir échappé aux récits d’amies terrorisées par des belles-mères tyranniques traquant la poussière avec un mouchoir blanc. La sienne souriait, ronde et avenante, les yeux pleins d’une bonté apparente.

Les premiers signaux d’alarme étaient apparus six mois auparavant. Catherine s’était mise à évoquer ses soucis de santé. « Mon cœur me joue des tours, ma tension fait des siennes, j’ai peur de rester seule dans mon deux-pièces la nuit. » Nicolas avait immédiatement proposé qu’elle s’installe chez eux. « Juste le temps des examens, Léa, rien de plus. » Et Léa avait accepté. Comment refuser à une femme souffrante ?

Le provisoire s’était éternisé. La belle-mère avait pris possession du salon. Ses affaires — des boîtes entières de médicaments, des napperons crochetés, des icônes, des albums photos jaunis — s’étaient disséminées partout, comme une moisissure envahissante. Mais le plus pénible n’était pas l’encombrement : c’était l’atmosphère qui s’était insidieusement transformée.

— Léa, tu as encore acheté ce fromage hors de prix ? — soupirait Catherine en déballant les courses. — Pourquoi gaspiller ainsi ? Au supermarché du coin, il y a une promotion deux fois moins chère. Tu ne sais vraiment pas gérer un budget, ma chérie. Nicolas se tue au travail et l’argent file entre tes doigts.

Léa se taisait. Elle gagnait suffisamment pour s’offrir le fromage qu’elle préférait. Pourtant, contredire une femme « malade » lui semblait mesquin.

Et Nicolas, autrefois toujours prêt à la défendre, avait commencé à soutenir sa mère.

— Léa, elle n’a pas tort. Il faut mettre de côté. On voulait une maison, tu te rappelles ? La nôtre, grande, avec un jardin.

Ce rêve avait été commun. À présent, dans la pénombre du couloir, en écoutant leurs chuchotements, Léa comprenait que cette maison n’était qu’un appât. Un hameçon soigneusement dissimulé pour ferrer sa confiance.

— Et si elle consulte un avocat ? — reprit Catherine. — Elle a une amie, Audrey Robin, qui travaille dans le droit.

— Maman, franchement… — Nicolas eut un petit rire. — Une procuration générale. Je te l’ai dit : je la glisserai au milieu des déclarations fiscales. Elle signera le document me donnant plein pouvoir sur les biens. Ensuite, je m’occuperai seul de la transaction. Elle n’aura même pas besoin d’être présente chez le notaire. Et une fois que tout sera enregistré, il n’y aura plus aucun retour en arrière possible.

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