Monique Lambert la dévisagea avec un mépris non dissimulé.
— Ton argent ? ricana-t-elle. Et pendant trois ans, qui t’a entretenue ? Qui t’a habillée, nourrie ? Mon fils !
C’était faux, et Sophie le savait parfaitement. Elle enseignait dans un lycée et percevait un salaire équivalent à celui de Nicolas. Les dépenses du foyer avaient toujours été partagées à parts égales. Mais discuter avec sa belle-mère revenait à parler à un mur : dans son univers, seule sa version des faits avait droit d’existence.
— Maman n’a pas tort, intervint Nicolas d’un ton sec. C’est moi qui ai veillé sur toi, et voilà comment tu me remercies.
— Nicolas, nous travaillons tous les deux. Nous alimentons ensemble le compte commun, tenta d’expliquer Sophie avec patience. Quant à cette somme, elle vient de l’héritage de ma grand-mère. Elle ne concerne en rien le budget du ménage.
— Tout concerne la famille ! s’écria Monique. Dans un foyer digne de ce nom, il n’y a pas de “à moi” ou “à toi” !
Sophie sentit sa retenue céder.
— Dans ce cas, pourquoi la maison de campagne est-elle uniquement à votre nom ? Et pourquoi la voiture de Nicolas ne porte-t-elle que le sien ?
Un flottement passa dans le regard de sa belle-mère, vite remplacé par l’assurance habituelle.
— Ce n’est pas comparable ! Un homme doit posséder des biens. Une épouse, elle, doit avoir foi en son mari.
— J’ai confiance en Nicolas, répondit Sophie en soutenant son regard. Mais faire confiance ne signifie pas renoncer à tout ce qui m’appartient.
— Quelle égoïste ! lança Nicolas en frappant la table du plat de la main. Tu ne penses qu’à toi !
Le mot la blessa comme une gifle. Égoïste ? Elle qui, durant trois ans, avait encaissé les critiques quotidiennes de Monique, cuisiné pour toute la famille, lavé, rangé, accompagné sa belle-mère chaque week-end chez les commerçants ou chez le médecin ?
— Très bien, dit-elle en se levant. Cette discussion ne mène à rien. Nous reprendrons demain.
— Tu ne bouges pas d’ici ! tonna Monique en se redressant à son tour. On règle ça maintenant. Nicolas, fais-la asseoir !
— Sophie, assieds-toi, ordonna son mari. Maman a encore des choses à dire.
Mais Sophie resta debout. Elle observait ces deux silhouettes convaincues d’avoir autorité sur ses choix, son argent, son avenir.
— Non, déclara-t-elle d’une voix basse mais ferme. Je vais me coucher. Si vous avez besoin de parler, faites-le sans moi.
Sans attendre de réponse, elle se dirigea vers la chambre, laissant derrière elle un silence stupéfait, bientôt brisé par les exclamations indignées de Monique. Elle n’y prêta pas attention. Une fois la porte refermée, elle s’y adossa, le souffle court. Son cœur battait à toute allure. Elle venait de franchir une limite invisible, de briser une règle tacite où la parole de la belle-mère faisait loi et où l’épouse devait se taire.
Son téléphone vibra. Un message de son amie Julie Bernard : « Alors, tu as signé pour l’appartement ? Félicitations ! »
Un sourire mélancolique effleura ses lèvres. Oui, elle l’avait acheté. Mais à quel prix…
Les jours suivants furent pesants. Nicolas l’ignorait ostensiblement, et Monique multipliait les soupirs dramatiques, la main posée sur la poitrine comme si chaque échange l’épuisait. Sophie supporta ce climat glacial sans chercher à provoquer une réconciliation qui n’aurait fait qu’enflammer la situation.
Le vendredi soir, en rentrant du travail, elle découvrit une scène inattendue dans le salon. Nicolas et sa mère n’étaient pas seuls : Isabelle Lambert, la sœur de Monique, était installée dans le fauteuil, le visage grave.
— La voilà enfin ! lança Monique d’un ton accusateur. Isabelle, regarde donc : cette jeune femme refuse d’accorder sa confiance à mon fils !
Isabelle détailla Sophie de la tête aux pieds avant de prendre la parole.
— Oui, j’ai entendu parler de cette affaire. C’est regrettable, Sophie, vraiment regrettable. Chez nous, ce genre de comportement ne se fait pas.
— Dans votre famille, il est donc mal vu qu’une femme possède quelque chose en son nom ? demanda Sophie avec calme.
— Ne détourne pas la question, grogna Monique. Il s’agit de confiance et de valeurs familiales.
— Exactement, confirma Isabelle. Ma propre fille, lorsqu’elle s’est mariée, a tout mis au nom de son mari : appartement, voiture… Et ils sont très heureux.
Sophie connaissait la suite de cette histoire : deux ans plus tard, le couple avait divorcé et sa cousine s’était retrouvée sans rien. Mais à quoi bon le rappeler ?
— Sophie, assieds-toi, proposa Nicolas en désignant une chaise. Tante Isabelle a fait le déplacement exprès pour te parler.
— Parler de quoi ? L’appartement est acheté et enregistré à mon nom.
— Justement ! s’exclama Monique en sortant une liasse de documents. Nicolas a trouvé une solution. Tu peux lui transférer le bien par donation. Le contrat est prêt, il suffit de signer.
Sophie resta interdite. Ils imaginaient réellement qu’elle céderait gratuitement le logement acquis grâce à l’héritage de sa grand-mère ?
— Non, répondit-elle simplement.
— Comment ça, non ? s’emporta Isabelle. Pour qui te prends-tu ? Monique t’a accueillie dans sa famille, et toi…
— Et moi quoi ? coupa Sophie. Je travaille, je participe aux dépenses, je tiens la maison. Je suis une épouse loyale. Mais cela ne m’oblige pas à tout abandonner !
— Bien sûr que si ! hurla Monique. Tu dois respecter ton mari ! Lui faire confiance !
— Je le respecte, et j’ai confiance en lui, répliqua Sophie en sentant la colère monter. Mais le respect n’implique pas de renoncer à mes droits.
— Comment oses-tu parler sur ce ton ? s’indigna Monique en se levant brusquement. Nicolas, tu entends ce qu’elle dit ?
— Sophie, ça suffit, intervint-il en se mettant debout à son tour. Tu dépasses les bornes. Signe ces papiers et qu’on en finisse avec cette comédie.
Un rire incrédule échappa à Sophie.
— C’est moi qui dépasse les bornes ? Vous organisez un conseil de famille pour me dépouiller de mon appartement !
— Personne ne veut te prendre quoi que ce soit… commença Isabelle d’un ton faussement apaisant.
