Le visage de Monique Mathieu se crispa davantage, déformé par une fureur presque théâtrale.
— Très bien… Puisque c’est ainsi, je vous maudis tous les deux ! Vous ne connaîtrez jamais la paix dans cet appartement ! Je vous ferai payer cet affront, vous m’entendez ? Je me vengerai !
À peine eut-elle franchi le seuil qu’Audrey claqua la porte avec fermeté. Le bruit résonna dans l’entrée. Elle resta quelques secondes immobile, le dos appuyé contre le mur, tentant de reprendre son souffle. Ses doigts tremblaient encore, et son cœur battait si violemment qu’un bourdonnement lui emplissait les oreilles.
Gabriel, lui, s’était laissé glisser au sol. Assis contre le canapé, les coudes sur les genoux, il cachait son visage dans ses mains.
— Pourquoi as-tu été aussi dure avec elle ? murmura-t-il. C’est ma mère, quand même…
Audrey vint s’asseoir à côté de lui, plus calme en apparence qu’elle ne l’était réellement.
— Écoute-moi attentivement. Ta mère est arrivée ici avec ses valises, décidée à s’installer chez nous, et elle nous a ordonné de partir de notre propre logement. Tu réalises ce que ça signifie ?
— Elle est bouleversée à cause de Mathieu… Elle dit qu’elle n’a nulle part où aller…
— C’est faux, et tu le sais. Elle possède son appartement. Et si Mathieu Roger décide de se marier, ce sera à lui et à sa femme de choisir où vivre — chez elle ou ailleurs. Ce n’est pas à nous d’en payer le prix. Gabriel, si tu ne poses pas de limites maintenant, notre mariage n’y survivra pas.
Il releva la tête, le regard troublé.
— Tu penses vraiment ce que tu dis ?
— Absolument. Cet appartement, je l’ai acheté avec mon argent et l’aide de mes parents. Je ne le partagerai pas sous la contrainte. C’est une question de respect. Si tu ne peux pas comprendre ça, alors nous n’avons pas d’avenir commun.
Le silence s’installa, lourd. Gabriel resta pensif un long moment, puis hocha lentement la tête.
— D’accord. Je lui parlerai. Je lui expliquerai qu’elle ne peut pas agir ainsi.
— Non, répondit Audrey en secouant la tête. Les explications ne suffiront plus. Demain, je fais changer la serrure. Tu auras un seul jeu de clés. Un seul. Et si j’apprends que tu en as confié un double à ta mère ou que tu l’as laissée entrer sans mon accord, je demanderai le divorce. Immédiatement. Sans discussion.
Il la fixa, abasourdi.
— Tu es sérieuse ?
— Je protège mon espace et notre couple. Gabriel, je t’aime. Mais je refuse que ta mère dirige notre existence. Il faut choisir : c’est elle ou moi. Il n’y a pas d’alternative.
Il passa une main sur son visage fatigué. Ses épaules s’affaissèrent, et soudain il parut plus vieux, épuisé.
— Je suis avec toi, finit-il par dire. Tu as raison. Elle est allée trop loin.
Audrey l’enlaça avec douceur.
— Merci. Alors nous sommes d’accord : nouvelle serrure, une seule clé pour toi, et ta mère ne viendra que si nous l’invitons. C’est clair ?
— C’est clair, répondit-il d’une voix basse.
Le lendemain matin, un serrurier intervint. En quelques gestes précis, il remplaça l’ancien cylindre par un modèle plus robuste. Audrey conserva deux jeux de clés et en remit un à son mari.
— Ne les perds pas. Ne les prête à personne. Et ne fais aucune copie sans m’en parler.
Gabriel acquiesça en silence.
Dans la soirée, Monique appela. Gabriel alla répondre sur le balcon. À travers la porte entrouverte, Audrey n’entendit que des fragments : « Maman, comprends… ce n’est pas à toi… c’est chez nous… je ne peux pas… pardon… »
Lorsqu’il revint, son expression était tendue.
— Elle est blessée. Elle dit que je l’ai trahie.
— Tu n’as trahi personne. Tu as simplement choisi ta famille. Et c’est normal.
Il la serra contre lui, enfouissant son visage dans ses cheveux.
— J’espère que tout finira par s’arranger.
Audrey ne répondit pas. Elle connaissait trop bien Monique Mathieu pour croire que l’affaire s’arrêterait là. Pourtant, dans son propre appartement, derrière une porte désormais sécurisée, elle ressentait enfin une forme d’apaisement. Les règles étaient posées, les frontières tracées.
Cette manche, elle l’avait remportée. Et elle était prête à défendre son territoire aussi longtemps qu’il le faudrait.
