« Chez nous ! » — lance Catherine en riant, ravivant la colère sourde de Sophie

Ce prétendu chez-nous est intolérablement injuste.
Histoires

— Parce que cette maison n’est plus la nôtre. Je l’ai vendue.

Un silence épais s’abattit dans le combiné. J’aurais juré entendre les rouages grincer dans l’esprit de Catherine, tentant d’assembler les morceaux de ce qu’elle venait d’entendre. Derrière elle, le chien continuait d’aboyer avec fureur.

— Qu… quoi ? — souffla-t-elle enfin. — Vendue ? À qui ? Et nous, alors ?..

— Vous, Catherine, vous vous trouvez devant le portail d’un parfait inconnu. Et je vous conseille de repartir tant que Gérard Garnier ne décide pas d’ouvrir l’enclos de son chien. C’est un homme rigoureux. Il n’a aucun goût pour les plaisanteries.

— Tu… tu n’as pas pu faire ça ! Nous sommes avec les enfants ! Le coffre déborde de provisions ! On va où, maintenant ? On est le trente décembre ! Sophie, tu n’as aucune honte ! Tu te rends compte de ce que tu fais ? Nous sommes de la famille !

— De la famille, oui, répétai-je. Celle qui ne pense même pas à demander si elle peut venir.

— Mais demander quoi ? Cette maison a toujours été à tout le monde ! À Philippe ! Tu nous prives du Nouvel An ! Appelle cet… homme et dis-lui que nous sommes des proches ! Qu’il nous laisse au moins passer la nuit !

À cet instant précis, je compris que si je cédais — si j’implorais le nouveau propriétaire, alors que je n’en avais plus aucun droit, ou si je les invitais dans mon appartement à Toulouse — tout recommencerait. Je redeviendrais la Sophie arrangeante, celle sur qui l’on s’essuie les pieds.

Puis arriva ce que j’attendais et redoutais à la fois.

Un bruit sourd résonna dans le téléphone : quelqu’un frappait contre le portail métallique. Aussitôt, un grondement grave traversa la ligne, assez puissant pour me donner des frissons malgré la distance. Et la voix de Gérard Garnier retentit, calme et tranchante :

— Je compte jusqu’à trois. Après, j’ouvre. Un…

— Deux… lança-t-il d’un ton posé, presque administratif.

— Julien ! Monte en voiture ! Vite ! cria Catherine.

J’entendis les portières lourdes d’un SUV claquer, des pleurs d’enfant étouffés, puis quelques jurons marmonnés par Julien depuis l’habitacle.

Le chien aboya de nouveau — un aboiement profond, assuré, celui d’un animal qui sait exactement où commence et où finit son territoire.

— Sophie, tu me le paieras ! tremblait la voix de ma belle-sœur, moins arrogante désormais que paniquée et furieuse. Tu nous as laissés dehors par ce froid ! On va geler !

— Vos voitures ont le chauffage, Catherine, répondis-je en m’éloignant de la fenêtre pour m’asseoir dans mon fauteuil préféré. Mes jambes me semblaient soudain lourdes, comme après une course interminable. Et Toulouse n’est qu’à une heure d’ici. Inutile de transformer ça en tragédie.

— On ne retournera pas à Toulouse ! L’ambiance est gâchée ! On voulait fêter dignement ! Et on fait quoi de nos trois caisses de nourriture ?

C’était sidérant.

Même enfermée dans sa voiture devant un portail qui ne lui appartenait plus, elle ne songeait pas aux limites qu’elle avait franchies, mais au sort de ses saladiers.

— Écoute-moi attentivement, l’interrompis-je. Au quarante-cinquième kilomètre, juste avant l’échangeur, il y a un hôtel qui s’appelle “Le Confort”. Je vais t’envoyer l’adresse. Ils ont un sauna et un espace barbecue.

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