« Chez nous ! » — lance Catherine en riant, ravivant la colère sourde de Sophie

Ce prétendu chez-nous est intolérablement injuste.
Histoires

Un an plus tôt, après une conversation pareille, j’aurais déjà couru d’une pièce à l’autre, fourré quelques affaires dans un sac, appelé un taxi pour filer là-bas et allumer le chauffage avant l’arrivée des « chers invités ».

Pour ne froisser personne. Pour rester la gentille sœur raisonnable.

Vous connaissez sans doute cette sensation : tout votre être hurle non, mais votre bouche, docile, s’étire en un sourire automatique — « Bien sûr, venez, justement j’ai préparé une tarte ».

Nous avons grandi avec cette injonction d’être accommodantes. On nous répétait qu’un mauvais compromis valait mieux qu’une franche dispute.

Mais parfois la vie vous place devant une ligne claire : soit vous les laissez s’installer définitivement sur votre dos, soit vous vous souvenez que vous avez, vous aussi, une colonne vertébrale.

Je me levai, gagnai le secrétaire et en tirai une chemise cartonnée. Tout en haut reposait l’acte signé le 23 décembre.

La maison de l’Île de Ré avait changé de propriétaire une semaine plus tôt.

La vente s’était conclue rapidement. L’acheteur cherchait le calme, l’isolement, presque l’effacement du monde.

Je n’en avais soufflé mot à Catherine. Je savais trop bien ce qui se serait produit. À la moindre allusion, la famille entière aurait surgi : grands discours sur « la mémoire des ancêtres », accusations de priver les enfants d’air marin, rappels indignés que « cela appartenait aussi à Philippe ».

Ils auraient saboté la transaction. Et, plus encore, ils m’auraient noyée sous la culpabilité.

Or j’avais besoin d’argent, tout simplement. Mon salaire de correctrice et ma petite retraite ne suffisaient plus à entretenir deux cents mètres carrés capricieux : un coup la toiture, un coup la chaudière. J’étais lasse de financer, à perte, les vacances des autres.

Je consultai l’horloge. Soixante minutes pour décider : éteindre le téléphone ou affronter la tempête.

Je passai cette heure dans une étrange torpeur. Je les imaginais sur la route. Julien au volant, lançant ses plaisanteries habituelles. Les enfants piaffant d’impatience à l’idée de liberté.

Ils roulaient vers une demeure qui, depuis sept jours, ne leur appartenait plus.

Le nouveau propriétaire, Gérard Garnier, ancien militaire à la retraite, m’avait semblé strict mais droit. Lors de la visite, il s’était attardé sur le portail.

— Je n’aime pas les visites impromptues, avait-il lâché en signant. J’ai un chien dissuasif. Et je tiens à ma tranquillité.

Je l’avais prévenu sans détour :

— Il se peut que des proches, par habitude, tentent de passer.

Il avait esquissé un sourire bref.

— Ce sera désormais mon affaire, Sophie. La propriété privée reste la propriété privée.

Une heure et quart plus tard, mon téléphone vibra. Catherine.

Je pris une inspiration, redressai les épaules et décrochai.

— Sophie ! Ce n’était pas un simple cri, mais un hurlement aigu, mêlé aux aboiements puissants d’un chien et à une voix d’homme en arrière-plan. — Sophie, qu’est-ce qui se passe ?

— Explique-moi calmement, Catherine.

— Les clés ne fonctionnent pas ! Les serrures ont été changées ! On a frappé et… et un type est sorti ! En uniforme ! Avec un énorme chien ! Il affirme que c’est chez lui ! Sophie, il est bizarre ! Appelle la police, on n’ose même pas descendre des voitures !

Je fixai mon reflet dans la vitre sombre.

— Il n’a rien d’étrange, Catherine.

— Alors qui c’est ?! Pourquoi est-ce qu’il ne nous laisse pas entrer ?

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