— Sophie, qu’est-ce que tu fiches, tu ne réponds pas ? On est déjà sur l’autoroute, plus qu’une petite heure ! Mets l’eau à chauffer ! — la voix de Catherine, ma belle-sœur, vibrait si fort et si gaiement que j’ai baissé le volume pour épargner le haut-parleur.
Je jetai un œil à l’écran : 30 décembre, 14 h 15. Derrière les vitres, une neige lourde tombait sur Toulouse, fondant aussitôt sur le bitume en une bouillie grisâtre.
Dans mon appartement flottait l’arôme du café fraîchement moulu, mêlé à une pointe de résine. Dans un coin trônait un petit sapin décoré la veille devant un vieux film — simple, élégant, sans excès.
— Catherine, dis-je en savourant une gorgée dans le silence paisible de ma cuisine, vous allez où exactement ?
— Oh, arrête un peu ! — lança-t-elle en riant ; à l’arrière-plan, des cris d’enfants et un éclat de voix grave résonnaient. — À la maison de campagne, évidemment ! Chez nous ! On s’est dit qu’on n’allait pas moisir en ville. On apporte les salades, Julien a acheté des feux d’artifice. Toi, prépare doucement le sauna. On vient avec les petits, il faut que la maison soit bien chauffée.

« Chez nous. »
Ce pronom me heurtait depuis trois ans, depuis la mort de mon mari, le frère de Catherine.
La maison de campagne — solide bâtisse en bois qui demandait des soins constants — venait de mes parents. Pas de mon époux. Pourtant, pour Catherine, c’était « le foyer familial », un lieu où elle semblait détenir un droit de séjour permanent.
— Catherine, répondis-je calmement en sentant la tension me quitter, je ne suis pas là-bas.
Un silence s’installa. On percevait seulement le roulement des pneus et la radio en fond.
— Comment ça, pas là-bas ? — Sa voix perdit sa légèreté festive pour prendre cette dureté métallique que je connaissais trop bien. — On avait dit que le Nouvel An se passait en famille.
— Non, on n’a rien décidé ensemble. Tu m’as simplement annoncé ton plan. Je suis chez moi, à Toulouse.
— Bon… — elle réfléchissait déjà, réorganisant les choses à sa manière. — C’est dommage que la maison soit froide. Mais les clés sont toujours sous le perron, dans le bocal, on sait où elles sont. Julien allumera le poêle, on n’est pas des enfants. Toi, prépare-toi et saute dans un taxi ou dans le train. On t’attend. Ce n’est pas raisonnable de rester seule.
Elle ne demandait pas. Elle ordonnait.
Comme l’été dernier, lorsqu’elle m’avait déposé ses trois enfants pour quinze jours : « Sophie, tu n’as rien de spécial à faire à la campagne, et moi j’ai un rapport urgent. »
Comme lorsqu’après leurs séjours hivernaux je réglais en silence les factures d’électricité, parce que « zut, on a oublié de noter les compteurs, on fera les comptes plus tard ».
Nous ne les avons jamais faits.
Le point de non-retour.
— Catherine, n’y allez pas, dis-je en observant un flocon se dissoudre sur la vitre. Faites demi-tour.
— Mais enfin, Sophie ! Tu as perdu la tête ? Le coffre est plein de nourriture ! Les enfants sont surexcités ! Julien est épuisé, il ne peut pas reconduire dans l’autre sens. Ne raconte pas n’importe quoi. Bon, ça coupe, on arrive bientôt. Les clés sous le perron, je me souviens !
Elle raccrocha.
Je posai le téléphone et regardai mes mains. Elles ne tremblaient pas. Étrangement calmes. Un an plus tôt, j’aurais réagi tout autrement.
