Monique renchérit aussitôt, comme si elle n’attendait que son tour :
— D’ailleurs, vous devriez penser à refaire l’appartement. Les papiers peints ont perdu toute leur couleur. Et puis, quand on est un jeune couple, on doit anticiper l’avenir.
Camille continuait de manger en silence, les mâchoires serrées, tentant de faire abstraction de ce déluge d’observations. Elle respirait lentement, se répétant que cela passerait. Mais lorsque arriva son plat principal — son poulet à la crème, celui dont Julien raffolait d’ordinaire — Monique y goûta, plissa le nez et lança, sans la moindre gêne :
— Franchement, je me demande comment tu as réussi à te marier avec un tel niveau en cuisine. La viande manque d’assaisonnement, la sauce est trop fluide. De mon temps, on apprenait aux filles à tenir une maison dès l’enfance.
Sophie éclata d’un rire léger, presque moqueur :
— Oh, laisse-la, tata Monique. Au moins, Camille reste mince. Enfin… un peu trop mince, d’ailleurs. Tu as l’air fragile, ma pauvre. Cinq ou six kilos de plus ne te feraient pas de mal. On dirait que vous vous privez de produits corrects.
Nicolas posa sa fourchette avec importance :
— En passant par la salle de bains, j’ai remarqué des traces de moisissure entre les carreaux. Ce n’est pas très sain. Une maîtresse de maison doit surveiller ce genre de détails.
Quelque chose céda en Camille, comme un verrou qui lâche après des années de pression. Elle se leva lentement, le cœur battant, sentant monter en elle une vague longtemps contenue. Julien la fixa, surpris :
— Camille, qu’est-ce que tu fais ?
Elle balaya la table du regard : le sourire insolent de Sophie, l’air satisfait de Nicolas, l’expression perpétuellement critique de Monique.
— Vous savez quoi ? Ça suffit, déclara-t-elle d’une voix basse mais parfaitement distincte. C’est terminé.
Elle se dirigea vers l’entrée et ouvrit la porte en grand.
— Je ne veux plus vous voir ici. À partir d’aujourd’hui, vous n’avez plus rien à faire chez moi.
Un silence lourd s’abattit sur la pièce. Sophie fut la première à réagir :
— Camille, enfin ! Tu perds la tête ? Nous sommes de la famille !
— La famille ? répéta-t-elle avec un rire sans joie. La famille, c’est le respect. Or, depuis des années, vous venez chez moi, vous mangez ce que je prépare, vous examinez chaque recoin pour le critiquer, et vous trouvez cela normal.
Julien se leva à son tour, visiblement désemparé :
— Calme-toi… Ils ne pensent pas à mal.
Elle se tourna vers lui. Dans ses yeux, il lut une fatigue profonde mêlée d’une détermination nouvelle.
— S’ils ne pensent pas à mal, le résultat est pourtant le même. Et si tu prends encore leur défense, tu peux les accompagner. Ici, c’est chez moi. Je ne tolérerai plus qu’on m’humilie sous mon propre toit.
Julien entrouvrit les lèvres, puis les referma, incapable de soutenir son regard.
Monique protesta bruyamment :
— Quelle insolence ! Nous avons plus d’expérience que toi ! La jeunesse n’a plus aucun respect !
— Dehors, répéta Camille sans hausser la voix, immobile près de la porte ouverte. Tout de suite.
Sophie se leva brusquement, le souffle court, et se tourna vers son frère :
— Julien, tu ne vas quand même pas la laisser nous chasser de cette façon ?
